Utilité (Economie de l')

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Métriques et gouvernance

La manière dont nous mesurons l'économie a une influence décisive sur sa gestion et sa régulation. Mesurer le temps de travail aboutit au smic et à l'âge légal de la retraite. Mesurer la rentabilité aboutit à l'augmentation de l'épargne et à la circulation des capitaux. En creux, nous ignorons ce que nous ne mesurons pas, ou mal : les effets positifs de la responsabilité d'un manager, du dévouement d'une infirmière, de l'agriculture raisonnée[1] ou d'une dynamique collective, les effets négatifs de l'obsolescence programmée, de la bureaucratie ou de l'empreinte carbone d'un produit.

L'utilité de ces effets est fondamentale en économie. Pourtant, bien que la théorie de l'utilité soit antérieure, elle a été supplantée par la théorie ricardo-marxiste de la valeur travail et la théorie néo-classique de la valeur de marché.

Nouvelles métriques

Or il s'avère que de nouvelles métriques s'invitent en masse dans l'économie. La qualité des contributions dans Amazon est mesurée grâce à la question: «ce commentaire vous a-t-il été utile?». Des algorithmes calculent l'utilité grâce aux clics des internautes. Ils permettent à Google de définir le prix des publicités, à TripAdvisor ou à BlaBlaCar de classer hôtels et conducteurs.

Industrialisée, la personnalisation de l'offre optimise cette utilité. Netflix constitue une liste de films pour chaque téléspectateur. Vente-privee effectue des recommandations individuelles grâce au big data. Les jeux sur smartphones de King s'adaptent à chaque joueur. L'assureur Aviva établit ses primes en évaluant la conduite grâce à une appli du smartphone de l'assuré[2].

Cette tendance répond d'abord à une consommation plus sensible à l'utilité d'un produit qu'à sa possession[3]. Le covoiturage se substitue à la propriété d'une voiture. La musique portative se développe aux dépens du disque. Un produit inclut une part grandissante de services, comme le label AOC, l'échange gratuit, la commande en ligne, la livraison en magasin, le « made in France », l'image de marque, la traçabilité ou le caractère recyclable. Le rapport qualité/prix devient un rapport utilité/prix, dont la subjectivité est propre à chaque consommateur.

Cette tendance s'affermit avec les modes de production. La SNCF met à disposition tous ses horaires dans une application ouverte « à toutes fins utiles »[4], c'est-à-dire à la disposition de ceux qui en inventeront de nouveaux usages. Comme Mappy pour ses cartes ou Twitter pour l'exploitation de son réseau.

L' « utilité ajoutée » est valorisée de manière plus fine que par un simple bonus indexé sur la valeur comptable. Les modèles « freemium », dont le prix est proportionnel au service rendu, se sont imposés en ligne. Les patients américains notent leurs médecins sur doctor.com et les étudiants de HEC leurs professeurs[5]. Le magazine Forbes rémunère ses journalistes en fonction de la fidélité de leurs lecteurs. Quirky rétribue des milliers de co-créateurs en analysant les traces de leurs contributions[6].

Mesurer toute action économique

La massification de ces métriques rend mesurable toute action économique, même nanométrique comme un clic ou relative à une contribution non marchande. Dès lors le champ d'observation économique, qui était depuis Malthus limité à la sphère marchande, s'élargit jusqu'aux frontières du bien-être matériel et s'intensifie en amont des filières. Les problèmes théoriques de l'utilité sont résolus par la pratique, en particulier son caractère subjectif : le prix d'un même produit, par exemple celui des billets d'avions, peut varier entre deux clients et entre deux instants.

Ces métriques révèlent de nouvelles ressources, transformées en autant de richesses par la phase ascendante du cycle de destruction créatrice de la révolution numérique. La création de nouvelles matières premières se développe avec le big data. La création de valeur contributive que préfigure Wikipedia pour les savoirs s'étend à l'innovation et aux décisions collectives. La création de valeur coopérative que symbolisent les maquettes 3D partagées pour la conception des Airbus s'étend à la production et à la maintenance. La création de valeur relationnelle que révèlent les étoiles d’ Uber ou BlaBlaCar pour noter chauffeurs et passagers s'étend au leadership et aux services à la personne.

Eclairer l'action publique

L'action publique est aujourd'hui désastreuse pour l'innovation. Les maladresses de l'URSSAF, de l'INSEE, du Gouvernement ou de l'Union Européenne sont symptomatiques de leur manque de vision. Une collaboration entre des entrepreneurs et des hommes d'Etat est nécessaire pour bâtir une vision stratégique orientée par la volonté de conquérir ces nouvelles richesses.

Quatre projets plutôt que des recommandations ouvrent cette voie pour l'illustrer de manière opérationnelle : noter les plateformes. Identifier les véritables créateurs d'emplois. Valoriser la richesse contributive. Valoriser la richesse inventive et collecter des redevances au lieu d'impôts.

Les prismes du travail et du capital ont structuré la politique pendant deux siècles. Celui de l'utilité, en révélant la compétence relationnelle, la dynamique collective ou le rôle grandissant de l'utilisateur face au duo travailleur-capitaliste, réinvente aujourd'hui notre modèle économique et donne de nouvelles bases pour construire une vision et orienter l'action politique.
  1. Christian Saint-Etienne. La France 3.0. Odile Jacob, 2015 p.209
  2. Allister Gray. Democratising finance: Big data homes in on insurance. Financial Times, 1er février 2015.
  3. Philippe Moati. La nouvelle révolution commerciale. Odile Jacob, 2011
  4. Fabrice Gliszczynski. La SNCF fera payer ses données TGV aux géants du Net. La tribune, 12 février 2015.
  5. Benoît Floc’h. Evaluer ses profs, une démarche courante dans les grandes écoles. Le Monde, 22 février 2013
  6. Vincent Lorphelin, Michel Volle et Christian Saint-Etienne. Le triomphe de l'économie de l'utilité. Le Monde du 20 juin 2015