Reconstruire les valeurs

De iconomie
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Introduction

Article tout d'abord publié sur le Blog de Michel Volle (15 septembre 2003)

Nous sommes efficaces, mais quel est notre but ? Nous avons voulu le bien-être. Nous l'avons, au moins dans les classes moyennes des pays riches. Maintenant nous ne savons plus que faire.

Nos ancêtres avaient vécu dans la pauvreté, sinon dans la misère. Notre culture a gardé la trace de leur peur de manquer. Pour compenser cette angoisse millénaire, nous nous sommes gavés. La suralimentation et l'excès de repos ont déformé nos corps. Pour apaiser notre peur de la mort nous nous gaspillons dans le divertissement médiatique, dans la course dérisoire au pouvoir. La planète elle-même souffre d'obésité : les gaz dont nous avons chargé l'atmosphère provoquent un bouleversement du climat tandis que les ressources naturelles s'épuisent.

La question du but, si profonde qu'elle soit, n'est pas des plus difficiles. Les valeurs qui donnent son sens à la vie peuvent s'énoncer simplement. Mais il n'est pas facile de les mettre en oeuvre : comme au jeu de go si les règles sont simples, les parties ne le sont pas. Le but n'est pas en effet de ceux que l'on puisse atteindre. Le viser nous oriente : le sens de la vie réside dans cette orientation.


Pourquoi un site consacré pour l'essentiel au système d'information accorde-t-il une place à des questions philosophiques ?

L'entreprise n'est pas seulement un être économique ou financier. Chacun lui consacre son temps de travail, son action, qu'il s'agisse de produire, d'organiser ou de concevoir. Dans l'entreprise se noue le rapport entre l'humanité et la nature ainsi que le rapport entre les êtres humains eux-mêmes. Ces rapports sont encadrés par une sociologie spécifique et aussi par la sémantique que le système d'information concrétise.

Les illogismes, inconséquences et incohérences que l'on rencontre dans le système d'information ont leur raison, si l'on peut dire, dans des conceptions philosophiques ou métaphysiques diffuses et d'autant plus prégnantes qu'elles sont moins maîtrisées. La maîtrise du système d'information, et à travers lui de notre action, passe donc par l'élucidation de la philosophie "à l'oeuvre", cette philosophie non critique qui détermine nos valeurs et nos buts.


J'ai sans doute franchi ici quelques-unes des bornes de la political correctness ainsi que celles, si respectées en France, de la cultural correctness. J'ai obéi ainsi à un impératif moral : si chacun doit être infiniment modeste devant un monde dont la connaissance restera toujours hypothétique, il ne faut jamais se laisser intimider, fût-ce par ceux qui prônent la « liberté de pensée » à condition que la pensée soit dépourvue de toute structure.

La science économique et la question du but

La science économique est riche en techniques qui accaparent l’attention du professionnel. Si on les écarte pour dégager l’axiomatique qui les fonde, on peut rapporter la science économique à une intention directrice : cette science vise à constituer une théorie de l’efficacité en définissant d’une part les concepts qui permettent d’énoncer les conditions de l’efficacité, d’autre part les méthodes qui permettent de l’atteindre. Mais on ne peut parler d’efficacité qu’après avoir défini le but que l’on se propose d’atteindre : être efficace, c’est atteindre au moindre effort un but que l’on s’est fixé, c’est « faire au mieux avec ce que l’on a », le « mieux » étant de parvenir au plus près du but. Il serait absurde de n’être pas efficace : on aurait fait des efforts inutiles, gaspillé de l’énergie, et aucune personne de bon sens ne peut faire l’apologie du gaspillage.

Cependant la question du but se pose comme un préalable à la définition de l’efficacité. Telle démarche, telle méthode peuvent être efficaces ou inefficaces selon le but que l’on se donne : par exemple celui qui consacre une part de son temps de travail à préparer les tâches futures sera moins efficace pour atteindre un but immédiat, mais plus efficace s’il s’agit d’envisager le moyen terme.

La définition du but ne relève pas à proprement parler de l’économie, puisqu’elle lui est logiquement antérieure. Mais il fallait qu’elle fût tranchée pour que l’économiste puisse commencer son travail. Les économistes ont donc dû postuler une définition du but de l’action humaine : ils ont, en suivant le chemin amorcé par Adam Smith[1], choisi de maximiser l’utilité individuelle, définie comme une fonction ordinale d’un vecteur dont les composantes sont des volumes de biens et services consommés. Dans leur langage, « ce que l’on a », ce sont les « dotations initiales » de chaque agent et les « techniques de production » disponibles dans l’économie considérée ; « faire au mieux » c’est produire et échanger (l’échange implique d’avoir défini des prix relatifs) de telle sorte que l’on atteigne un optimum de Pareto, situation telle que l’on ne puisse plus produire ni échanger sans diminuer l’utilité d’un agent au moins[2].

Cette définition est ingénieuse. Au plan théorique, l’efficacité culmine dans l’optimum de Pareto ; au plan pratique, elle se résume par l’application de la règle « faire au mieux avec ce que l’on a ». La consommation et la production étant des flux temporels, cette règle se prête à des raisonnements dynamiques qui permettent par exemple de rendre endogène l’investissement (formation d’un stock en vue d’un flux de production futur). Le caractère individuel de l’utilité n’interdit pas de raisonner sur des coalitions, des associations etc. On peut même, en introduisant les probabilités dans le modèle, lui faire prendre en compte le caractère essentiellement incertain du futur.

Si l’on estime que la qualité d’une théorie se mesure selon la simplicité et la fécondité de ses axiomes[3], la richesse des résultats obtenus à partir de ce postulat si simple est signe d’une qualité élevée. Son succès théorique a été tel que l’on a pu croire la question du but traitée de façon suffisante : mais c’était là une illusion.


L’économisme est la doctrine selon laquelle l’ensemble des problèmes que pose la vie en société peut être traité par la science économique (le technicisme accorde le même pouvoir à la technique, le scientisme l’accorde à la science etc.). L’économiste qui se laisse tenter par l’économisme estimera superflues des questions comme celles-ci : « Le bien-être est-il convenablement mesuré par une fonction ordinale du volume de la consommation ? » ; « La mesure de l’utilité pour un individu se réduit-elle à celle de son bien-être ? » ; « Le but de l’humanité, ensemble des individus, se réduit-il à l’optimum de Pareto ? » etc. Il estime en effet que toute autre formulation du but serait « irrationnelle » et, s’il n’ignore pas que les individus sont parfois irrationnels, il estime que les déviations à la norme se compensent statistiquement et que le raisonnement peut donc en faire abstraction.

Mais les prétentions de l’économisme sont excessives. En effet l’économie n’éclaire pas des questions dont l’importance pour la vie en société crève les yeux, comme celles que posent la prédation[4] (qui ignore l’échange équilibré), la fraude[5], l’équité[6], les rapports entre les personnes[7], jusqu’aux implications sociologiques et politiques de la science économique elle-même[8]. L’évolution du rapport entre l’être humain et la nature physique ou biologique lui échappe également : si l’économie prend en compte les ressources naturelles et les techniques de production, il revient à d’autres disciplines d’élucider les dynamiques de la connaissance, du savoir-faire technique et celle enfin – si délicate – du savoir-vivre dans un monde que la technique transforme.

Devant ces divers phénomènes, la science économique laisse l’économiste désarmé. Nous devons faire sortir la question du but des limites dans lesquelles l’économisme tente de l’enfermer ; il faut pour cela sortir de la science économique pour explorer l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, les sciences de la nature physique et biologique. Il apparaît alors que si la recherche du bien-être est l’un des moteurs de l’action humaine, il n’est ni le seul ni même le plus important. Pour résumer – et en anticipant sur le développement qui suit – nous dirons que si le but de l’être humain est certes de vivre et de se reproduire, donc de bénéficier d’un bien-être suffisant, il est aussi et surtout de définir et cultiver les valeurs qu’il voudra inscrire dans le monde tout comme homo sapiens a gravé ses symboles sur les parois des grottes.

Rapport entre l’être humain et le monde

Par « être humain », nous entendons l'individu considéré non pas isolément, mais inséré dans l'humanité, l'histoire et la relation à autrui. Par « nature », ou encore par « monde », nous entendons « tout ce qui est susceptible de s'opposer comme obstacle à la volonté de l'être humain, ou au contraire de lui servir de moyen pour parvenir à ses fins pratiques et symboliques » : ce terme recouvre donc ici non seulement la nature physique et biologique, mais aussi la nature sociale et la nature humaine elle-même.

Si en effet le phénomène social est construit, historique, comme l'illustre l'exemple du langage, une fois construit il s'impose à l'être humain : celui-ci n'a pas à court terme la liberté de modifier le langage, tout comme il n’est pas libre de déplacer les murs de sa maison. Ces constructions résultent certes d'une décision humaine, mais non de la sienne.

La dialectique de la liberté et de la contrainte obéit à un rythme. Tant que le béton est liquide, il se prête aux volontés de l'architecte ; une fois solide, il faut de puissants outils pour le détruire. Il s'impose comme appui ou obstacle à ceux qui ne disposent pas de ces outils. L'architecte qui construit une prison peut choisir librement l'emplacement des murs : ces mêmes murs contraindront le prisonnier.

Changer les murs des immeubles, le langage, les institutions, cela requiert un investissement, donc des décisions, des concertations et du travail ; le flux de la vie quotidienne se déroule dans le cadre défini par les investissements passés qui le conditionnent, c'est-à-dire à la fois le contraignent et l'outillent


En s’attachant au seul bien-être la science économique a produit un modèle fécond sans doute, mais qui ne considère que la part animale de l’être humain, celle (certes bien réelle !) qui cherche à se nourrir, à vivre dans le confort et à se reproduire. Elle a tourné le dos aux valeurs : pourtant elles seules donnent un sens à la vie, et l’expérience la plus courante montre que, dans une vie dépourvue de sens, le bien-être laisse les individus (et les civilisations entières) sans espérance.


Lorsqu’on utilise le mot valeur comme nous venons de le faire, on évoque une chose vague qui, relevant du domaine des idées, peut sembler de peu de poids en regard de l’utilité dont parlent les économistes et qui, elle, semble solidement ancrée dans la matérialité palpable de la consommation. Il ne suffit donc pas d’évoquer les valeurs, il faut les préciser. La suite du présent texte sera consacrée à cette élucidation.

Nous commencerons par une analyse de l’individualisme, fondement méthodologique de la science économique (puisqu’elle évalue l’utilité au niveau de l’individu) et postulat métaphysique d’une culture qui, depuis la Renaissance[9], s’est construite en promouvant l’individu contre les formes collectives d’organisation et d’existence.

L’individualisme a pour lui l’évidence : chacun de nous est un individu. Pour la dépasser il faut s’appuyer sur une évidence comparable ou, si possible, supérieure. Nous la trouverons en examinant les conditions d’existence de l’être humain dans le monde, d’une part comme individu en rapport intersubjectif avec d’autres individus et confronté à l’énigme que lui présente l’espèce humaine dont il fait partie[10], d’autre part comme être naturel plongé dans la nature physique, biologique et sociale (cf. encadré ci-dessus) qui est pour lui à la fois un outil et un obstacle. Nous montrerons que ses conditions d’existence impliquent que sa relation avec la nature, comme avec autrui, se fonde sur le respect.

Puis nous définirons la sagesse comme un idéal pratique (pratique = orienté vers l’action) fondé sur l’harmonie des relations entre l’être humain et autrui, l’être humain et le monde de la nature. Cela nous conduira à compléter la définition de l’utilité telle que les économistes se la représentent et à enrichir le but assigné à l’efficacité.

On peut, pour conserver cette démarche en mémoire, considérer la figure ci-dessous qui ressemble à un petit temple grec : l’Humanisme et la Démarche expérimentale, fondés chacun sur le Respect, sont comme deux piliers qui soutiennent la Sagesse ; celle-ci, orientée vers l’action, s’inscrit sur un fronton en forme de pointe de flèche.


Un travail de ce type s’écarte nécessairement de la précision qu’exigent les travaux techniques : alors que ceux-ci procèdent par déduction à partir de postulats qu’ils ne mettent pas en question, c’est à l’analyse des postulats que nous entendons nous livrer ici. Cela exige de se laisser porter par les ailes de l’intuition pour enjamber des explications lourdes ou même impossibles : nous sommes dans la phase heuristique de la pensée, celle qui lui sert de moteur mais que le formalisme de la théorie ignore ou masque le plus souvent[11]. Nous prendrons donc quelques risques devant le lecteur, mais il fallait que de tels risques fussent pris pour pouvoir aborder les questions qui nous préoccupent.

Notes et références

  1. Adam Smith (1723-1790), An Inquiry into the Origins and the Causes of the Wealth of Nations, Edinburgh 1776
  2. Ivar Ekeland (1944-), Eléments d’économie mathématique, Hermann 1979, opinion ; Gérard Debreu (1921-), Theory of Value, 1959.
  3. N. Bourbaki, Eléments de mathématiques, Hermann
  4. François-Xavier Verschave (1945-), Noir Silence, Les Arènes 2000
  5. Denis Robert (1951-), La boîte noire, Les Arènes 2002
  6. John Rawls (1921-2002), A Theory of Justice, Harvard University Press 1971
  7. Edmund Husserl (1859-1938), Zur Phänomenologie der Intersubjektivität, in Husserliana vol. XIII, XIV et XV, La Haye 1973
  8. Joseph E. Stiglitz (1943-), Globalization and its Discontents, Norton & Company 2002
  9. Frantz Funck-Brentano (1862-1948), La Renaissance, Librairie Arthème Fayard 1935
  10. Marcel Légaut (1900-1990), L’homme à la recherche de son humanité, Aubier 1971
  11. Friedrich Nietzsche (1844-1900) : « On croit voir deux voyageurs au bord d'un torrent sauvage qui roule des pierres avec lui : le premier saute d'un pied léger, utilisant les pierres en progressant de l'une à l'autre, bien qu'elles s'effondrent brusquement derrière lui ; l'autre reste sur la rive, cherchant en vain une aide ; il lui faut d'abord construire les fondations qui supporteront son pas lourd et prudent. Parfois cela n'est pas possible ; aucun dieu ne l'aidera alors à franchir le torrent. » (« La philosophie à l'époque tragique des Grecs », in Nachgelassen Schriften 1870-1873)

Voir aussi