Pierre Giorgini

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Le crépuscule des lieux : Pierre Giorgini (invité)

Biographie

Pierre Giorgini est ingénieur, diplômé de l’Institut national des télécommunications. Issu du monde de l’entreprise et de l’innovation, il a été directeur délégué de France Télécom Recherche et Développement. Il est aujourd’hui président-recteur de l’Université catholique de Lille. Il est l’auteur de La transition fulgurante (Bayard, 2014).

Biographie détaillée

Pierre Giorgini est président-recteur de l'université catholique de Lille depuis le 1er juillet 2012. Cet ancien directeur général du groupe Isen (Institut supérieur de l’électronique et du numérique) avait rejoint l'établissement lillois en 2009, comme vice-président du pôle sciences et technologies.

Ingénieur diplômé de l'Institut national des télécommunications d'Évry (INT), il est d’abord enseignant en architecture des réseaux de télécommunications et télématique, puis chargé de la formation des cadres pour France Télécom. En 1990, il crée l'Enic (École nouvelle des ingénieurs en communication) et la dirige jusqu’en 1994.

Directeur des ressources humaines à France Télécom de 1994 à 1998, il y est ensuite directeur du développement des compétences. De 1999 à 2003, Pierre Giorgini est Directeur Général Adjoint et DRH de l’ANPE. Directeur délégué de France Télécom recherche et développement en charge des ressources humaines, du management, de la communication et de la gestion de 2003 à 2006.

Auteur de La Transition fulgurante, La Fulgurante Récréation et Le Crépuscule des Lieux

Pitch

La transition technoscientifique que nous vivons est en train de bouleverser notre rapport aux lieux, aux espaces, au local... C'est le "crépuscule des lieux" ! Le psychanalyste Jacques Arènes, qui signe une très belle postface, écrit : "Nous avons perdu notre toit" ! Pierre Giorgini pense une fois de plus avec talent la transition : comment inventer des "tiers-lieux", des espaces ouverts et fédératifs, qui associent la création en réseaux et l'enracinement local ?

Documentation

Une métamorphose aux impacts systémiques sous-estimés ?

Nous sommes au cœur de la tourmente direz-vous, sans précédents disent certains. Mais est-ce une tourmente effectivement sans précédent, ou bien, ne s’agirait-il pas plutôt de notre perception tourmentée d’une métamorphose sans précédent et qu’on a peine à comprendre. Je me propose de développer cette idée en six points : dans un premier temps, je développerai l’idée que les technosciences poursuivent leur autonomisation et sont au cœur de la transition fulgurante que nous vivons. Ensuite, j’en identifierai les actants principaux, transition qui est d’ailleurs et probablement d’ordre épistémologique mais elle est aussi économique. L’ensemble de ces éléments interroge notre conception de l’humanité et nous lance un défi quant à son devenir. Les sciences sont-elles en mesure de répondre à ce défi ? Je défendrai l’idée que cette réponse ne peut être élaborée qu’à travers une délibération mondiale la plus inclusive possible, conduite en local partout et en tout lieu, et mise en réseau à l’échelle planétaire grâce à Internet. Que le début de quelque chose comme cela a eu lieu pour la COP21 et qu’il faut en étendre le champ et l’ampleur en capitalisant sur sa réussite et en identifiant les progrès possibles.

Les technosciences poursuivent leur autonomisation

Malgré le tapage médiatique sur les révolutions technologiques en cours dans tous les domaines (santé, TIC, mobilité…), ceux qui sont en charge de prendre les décisions pour le futur, peinent encore à voir d’un point de vue systémique la transition fulgurante en cours. Celle-ci trouve sa source dans l’hyperpuissance numérique qui ne joue pas seulement sur les objets technologiques. La technoscience ne se contente pas de fournir de nouvelles opportunités techniques aux hommes et aux sociétés, au travers de nouveaux terminaux comme ce projet de terminal Morph de Nokia. Il est souple, transmet les émotions, et est doté entre autre d’un nez qui analyse chimiquement tout objet ou aliment. De nouvelles techniques de soins, de procréation au travers des prothèses intracorporelles, ou des implants bioniques et de la manipulation génétique, ou encore Watson, l’hyper calculateur d’IBM qui s’attaque au cancer. Des techniques de production déconcentrées avec les imprimantes 3D, ou au travers de nouveaux univers hyper-médiatiques en 3D avec des avatars dotés de langage et d’intelligence. Des nouvelles formes de connexion entre les objets, entre les hommes conduisant à l’explosion d’univers ubiquitaires. Il nous faut nous préparer à un choc de productivité sans précèdent y compris dans le tertiaire, qui ne laissera peut être pas le temps au principe de destruction créative décrit par Joseph Schumpeter de jouer, en tous les cas dans une temporalité d’adaptation des économies évitant le chaos mondial. Les technosciences passent du statut d’objet contemporain inséré dans un tissu socioculturel et socioéconomique, à celui de sujet contemporain, surdéterminant une révolution tellement large que l’on peut la qualifier sans risque d’anthropologique. Certes, la perception de l’urgence de la prise en compte de cette transition à l’échelle mondiale, est estompée par d’autres urgences : celles des bouleversements géopolitiques, des crises financières et écologiques. Mais en même temps, cette transition fulgurante n’en n’est pas complètement indépendante. Mise en réseau des barbaries à la fois localisées et diffuses, déstabilisation des économies par des innovations radicales, remise en cause de l’Etat redistributif là où il existe par l’uberisation et la co-économie…

Les actants de la transition fulgurante

Cette fulgurance apparente provient d’une combinaison de trois actants :

  • le premier est la révolution technoscientifique proprement dite sans précédent que

nous vivons et qui s’appuie sur une capacité incommensurable de traitement, de stockage et d’échange des données numérisées (100 millions de fois mille milliards d’opérations par seconde pour l’ordinateur quantique). Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la capacité des machines quantiques en stockage et capacité de traitement dépasse largement celles estimées du cerveau humain. On est en mesure d’imaginer simuler entièrement un cerveau, en tous les cas en nombre de neurones actifs connectés. Projet HBP européen.

  • le second, c’est le basculement dans un nouveau paradigme des modes de

coopération entre les hommes et les machines. Ce basculement dans un nouveau paradigme des modes de coopération concerne les modes de conception et de fonctionnement des divers systèmes de coopération au sens large. Il s’agit là de la coopération entre les hommes (systèmes organisés, communautés, institutions, groupes informels, etc.), entre les hommes et les objets (relations hommes-machines au sein d’un environnement « intelligent » d’objets) et entre les objets eux-mêmes. (voitures connectées entre elles produisant une intelligence de réseau, objet consommateur, stockeur ou producteur d’électricité avec les smart grid…)

  • le troisième, c’est la transition de l’économie d’efficacité productive vers l’économie

d’intensité créative du fait de l’automatisation probable de tous les process de production matérielle et de service physique. Il s’agit en fait d’un bouleversement « systémique », chacun des trois actants se renforçant dans les deux autres et réciproquement.

Cette transition est d’ordre épistémologique

Cette révolution est d’ordre épistémologique car c’est une nouvelle façon d’appréhender et de gérer la complexité qui est en marche. C’est peut-être même une nouvelle façon de penser qui émerge. Pendant l’ère industrielle, on modélisait principalement les systèmes complexes (techniques et organisationnels) sous forme arborescente (organigramme, découpage en éléments simples, etc.) ou de flux linéaires (processus, chaînes de productions, etc.). Ce mode de pensée cède le pas, de façon rapide et générale, au mode coopératif maillé et réparti : chaque élément du système est à la fois client et serveur, source et destination. L’intelligence globale n’est plus concentrée dans un serveur central qui collecte et distribue les données une fois traitées. La capacité globale de traitement et de stockage de l’information est répartie en réseau. Elle produit une intelligence dite de réseau. C’est la convergence globale vers le mode internet. La structure même des savoirs, linéaire, arborescente, reliée en chapitres et paragraphes, cède le pas à un savoir en réseau. Ceci nous fait passer de la reliure à la reliance. Le monde de la reliure sépare clairement l’auteur du lecteur, découpe le savoir en chapitres articulés par le plan qui structure le raisonnement, sépare le statut du sachant de celui de l’apprenant. La profondeur des arguments y est homogène, les formes sur le plan de l’épistémologie y sont également homogènes. Dans le monde de la reliure, l’opinion n’a pas le même statut que l’avis, la métaphore ou la narration que la thèse scientifique, l’intuition que l’argument. Celui de la reliance nous plonge dans un tissu de liens signifiants pour le lecteur et qu’il bâtit, devenant partiellement producteur de son propre savoir, navigant dans un espace hypermédia de contenus variés aux accès assistés par les moteurs de recherches et bientôt par les agents intelligents. Métaphores, vidéos, formes littéraires variées, poésie, opinions et intuitions, avis d’experts et de soi-disant experts s’y mêlent, interagissent pour construire une pensée volatile, éphémère, situationniste. Ce déplacement d’ordre épistémologique est encore plus global avec l’émergence du consommateur auteur et même concepteur (imprimante 3D), du citoyen/producteur, du salarié coproducteur d’innovation…). Il me semble que nous pouvons constater d’une façon générale, une dé-asymétrisation globale du rapport de l’homme au monde qui l’entoure, et dont il devient davantage partie prenante. Tous experts, tous journalistes, tous chanteurs, tous coproducteurs. C’est une véritable métamorphose nous dit l’anthropologue Alain de Vulpian. C’est l’inversion de la présomption d’incompétence nous dit le philosophe Michel Serres.

Cette transition est aussi économique

Ce changement de paradigme entraine également un bouleversement économique avec le passage d’une économie basée sur l’efficacité productive à forte intensité capitalistique à une économie en réseau plus auto-productive et davantage centrée sur l’intensité créative. Walter Lippmann, célèbre économiste Américain, visionnaire, écrivait en 1937 dans La Cité libre : « Le genre de révolution qui rendrait périmée l’économie marchande serait une série d’inventions permettant aux hommes, par leur effort individuel et sans avoir besoin de personne, d’obtenir un niveau de vie meilleur que celui auquel ils aspirent maintenant ». Le changement que nous vivons ne se rapproche-t-il pas d’une telle situation ? Ainsi, la polyvalence augmentée des robots, des robots capables de fabriquer des robots, induira probablement une augmentation de la performance des écosystèmes locaux à faible intensité capitalistique. Elle peut, en se combinant à un nouvel habitus socioculturel sur la vertu des circuits courts, sortant d’une simple logique de « boboisation », conduire à une renaissance du local, à la dé-mondialisation dont parle le philosophe Edgard Morin. Mais en même temps, notre interdépendance écologique au sens large, pas seulement environnementale, mais aussi avec le Trans humanisme, concernant notre maison commune humaine, notre humanité, n’a jamais autant été conscientisée par les peuples. La prise en compte de cette interdépendance demande plus de gouvernance mondiale sur les grands enjeux environnementaux, mais aussi économiques et éthiques. La vitesse, l’ampleur, la nature selon couches sociales, des gains de productivité par l’automatisation peut-elle toujours être simplement livrée au marché sans débat éthique, sans recherche d’équilibre avec les impacts sur la vie des gens ? Nous dévons nous préparer, après la globalisation, à entrer dans la glocalisation, (agir local en pensant global, et agir global en pensant local). Mais avec une définition très hybridée du local, car la notion même de proximité humaine explose sous les coups des technologies de la communication de plus en plus complètes dans leur capacité de simuler, de virtualiser et d’augmenter la communication interpersonnelle (3D, Hologramme, Avatar intelligents…). La relation à l’espace et donc aux territoires va ainsi changer. On peut dire par l’effondrement du poids de la distance physique dans la constitution des agrégats sociaux, culturels et économiques, que nous sommes à la veille d’un « crépuscule des lieux » que toutes les formes de gouvernances territoriales doivent prendre en compte afin de se réinventer. Une question se fait alors prééminente : que voulons-nous devenir en tant qu’humanité ? Cette transition fulgurante modifie brutalement la place de l’homme dans les systèmes organisés, l’appelant à être davantage porteur d’une part d’universel dans chacun de ses actes au sein de communautés, de clubs, dirait Nicolas Vaillant, interconnectés. L’homme n’est plus seulement client de serveurs de données et d’informations, il est à la fois source et destinataire de celles-ci. La notion même de société organisée est déplacée. L’exercice de la subjectivité et de l’imaginaire pourrait être bouleversé et poser également la question du devenir du sujet, venant en même temps révolutionner les cadres d’exercice de la liberté de choix et de conscience. La relation au corps est également bouleversée. La technologie ne se contente plus de prolonger l’homme en augmentant la performance de ses gestes (son bras, sa mémoire, son intelligence logico-mathématique) tout en préservant son intégrité physique et mentale. Elle l’envahit de l’intérieur pour l’augmenter, le connecter. Elle passe d’un statut exogène à un statut endogène. Alors, dans un tel effondrement des hiérarchies traditionnelles, quel processus va instruire cette question essentielle et urgente : que voulons-nous devenir en tant qu’humanité ? La mise en réseau des hommes dans une immanence salvatrice et vertueuse, ou la nécessaire reconstruction pacifiée et modérée après la désolation de la barbarie et des extrémismes ? Les sciences peuvent-elles encore répondre à ce défi ? Une délibération inclusive mondiale, locale et globale, est-elle plus que jamais nécessaire ? L’onde de choc de cette transition franchit toutes les frontières. Celles des Etats comme celles des disciplines scientifiques, celles des territoires comme celles des cultures, venant en même temps transformer tous les systèmes de représentation. Nous entrons dans l’ère de l’inédit qui nous fait courir le risque d’une cécité collective tant l’analyse historique a fondé la plupart des sciences humaines. Il va nous falloir apprendre à changer nos catégories de pensée. Il est plus que temps de changer nos outils de navigation dans le temps, basés sur des cartes patiemment tracées et actualisées au cours des siècles et sensées nous aider à nous diriger, à faire les bons choix. Il faut favoriser partout et en tout lieu la naissance de nouveaux espaces de partage, des tiers lieux neutres, sans jugement et inclusifs des hommes et femmes fragilisés, exclus, mais aussi Co créateurs d’alternatives, de résilience économique. Ils doivent être des lieux d’interpellation, de veille collective, de rencontres improbables, de co-fabrication de nouvelles formes sociales, culturelles et économiques. Ils doivent constituer un immense marché (réseau) au sens propre, dont la catallaxie ré-invente les institutions, les instituions mettant à leur tour quelques rives au fleuve des émergences et garantissant le fonctionnement éthique. Ces espaces mis en réseau par internet au niveau mondial, doivent tenter de réduire autant que possible cet angle mort et permettre à l’humanité de continuer d’avancer dans ce futur de l’inédit et nous donner une chance de prendre le temps de repérer collectivement les invariants, ce qui fonde notre humanité, ce qui fonde les droits de l’homme, de chaque homme. Ce processus a commencé à avoir lieu dans le cadre de la COP21, où au-delà des Etats, les peuples ont débattus, proposés, se sont mobilisés pour commencer à construire l’esquisse d’une conscience planétaire en mouvement. Une délibération inclusive mondiale, locale et globale, est plus que jamais nécessaire sur ce que nous voulons faire de l’homme. Il faut capitaliser sur la COP21, sur les enjeux climatiques, pour étendre cette dynamique à la question plus globale de notre interdépendance à la préservation non seulement de notre environnement, mais aussi celle de notre humanité, de l’homme, de chaque homme, dans le respect de ses droits fondamentaux. Je terminerai par cette phrase de Jean Rostand (1956) : « La science a fait de nous des Dieux avant même que nous méritions d'être des hommes... Nous allons apprendre à changer l'homme avant de savoir ce qu'est l'homme...L'essentiel de l'homme est peut-être plus fragile qu'on ne le croit". J’ajouterai pour conclure, la transcendance de la nature humaine appelle son indisponibilité à une toute puissance de l’homme à son égard.

Source

Présentation par Pierre Giorgini en PDF