Inventeurs de la French Tech

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Sommaire

Introduction

Le monde selon la French Tech sera le projet de la France. La vision que portent les startups est en effet aux avant-postes de l'économie mondiale sur laquelle elles portent le regard de la culture française. Ce regard est celui que nous aurons collectivement d'ici quelques années.

Ce regard est le contraire de celui de la startup nation.

Adopter ce regard n'est en effet pas discourir sur ceux qui regardent. C'est aller à l'encontre du discours qui valorise et soutient à juste titre la réussite individuelle mais oublie d'exprimer la vision collective<ref>Emmanuel Macron : "j’ai peut-être une mauvaise nouvelle pour vous : ni un président, ni un gouvernement ne changent radicalement les choses en la matière. Je me dois d’avoir l’humilité qu’il convient, mais qui se conjugue avec une exigence à votre endroit : c’est vous qui porterez cette réussite(...)Et il y a partout dans le pays, des femmes et des hommes qui veulent que la France réussisse, et être fiers de leur pays. Et il y a aujourd’hui, partout à travers le monde, des femmes et des hommes qui vous regardent faire, qui viennent faire en France, et qui de plus en plus continueront à entreprendre ici !(...)en baissant l’impôt sur les sociétés, en réduisant les charges salariales et patronales, en simplifiant les dispositifs d’incitation à l’innovation, en supprimant le RSI, nous créerons un contexte plus attractif pour les entrepreneurs". TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>. Qui encourage l'innovation mais souligne la brutalité qu'elle représente contre les sécurités et l'emploi <ref>"il faut, non plus protéger les emplois qui sont parfois les emplois d’hier, mais davantage protéger les individus en les formant, en les accompagnant à ces changements brutaux.(...) nos préférences collectives puissent être défendues dans un monde qui innove et, bousculé chaque jour, se transforme à une vitesse et dans une profondeur que nous n’avions pas jusqu’alors même pressenties." TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>. Qui promet le soutien de l'Etat mais omet de dire dans quel cadre stratégique<ref>"Le premier geste de l’administration ne doit plus être de contrôler pour sanctionner, mais de faciliter et d’accompagner pour corriger, pour aider à réussir, pour faciliter(...) elles étaient parties se développer ailleurs parce qu’elles n’avaient pas obtenu les adaptations réglementaires nécessaires ou la possibilité de faire</ref>. Qui promet la richesse et la suppression de l'ISF aux talents qui portent la transformation mais considère le collectif comme le refus de cette transformation par jalousie<ref>"Le seul choix que nous avons à faire collectivement, c’est de savoir si nous refusons le monde tel qu’il est en train de se transformer, quitte à faire courir le risque à notre pays de ne pas prendre justement ce moment de la transformation du monde, de priver notre pays de la richesse qui peut ainsi se créer(...)La France peut réussir cette transformation parce que nous sommes un pays de talents reconnus à travers le monde, un pays d’ingénieurs, de doctorants, de chercheurs, d’entrepreneurs(...) on aime les entrepreneurs à condition qu’ils ne réussissent pas trop bien. Quand un entrepreneur commence à réussir trop bien on le jalouse, on dit qu’il y a quelque chose de louche, on le stigmatise et généralement on le fiscalise.(...) facilitions l’émergence de champions en ne taxant plus l’impôt sur la fortune</ref>. Bref, qui fabrique des gilets jaunes<ref>Laurence Trochu.“Gilets jaunes” : le mythe de la “start-up nation” de Macron a fait long feu. Valeurs Actuelles, décembre 2018</ref>.

Adopter ce regard n'est pas écouter les startups dire ce qu'elles voient. Les messages sont pollués par les contraintes de la communication, les courants de pensée à la mode, les démonstrations spectaculaires, l'individualisme et les décibels des tenors de la French Tech. C'est au contraire observer les innovations individuelles et les regrouper pour y voir les grandes tendances collectives de l'innovation à la française.

Adopter ce regard n'est pas seulement regarder les startups qui agissent et déplorer ceux qui subissent. Ce n'est pas observer "des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien"<ref>Emmanuel Macron évoque les «gens qui ne sont rien» et suscite les critiques. Le Figaro, 3 juillet 2017</ref>. C'est observer la transformation du monde à travers elles et vouloir agir aussi.

Cette transformation se joue essentiellement sur trois fronts : la guerre économique, l'économie ouverte et l'économie de l'invention collective. C'est là qu'il faut regarder.

La guerre du numérique

Enjeux économiques

La révolution numérique<ref>Marc Andreessen. Why Software is eating the World. Wall Street Journal, 20 août 2011 (Archive)</ref>

Tout le monde sait que la révolution numérique est de loin le premier moteur de l'économie.

Mais on a pris conscience plus récemment du rôle central des startups. D'abord avec la mésaventure de Borders, cette grande chaîne de librairies américaines qui, ayant considéré la vente en ligne non stratégique, avait passé un accord avec Amazon, qui paraissait alors inoffensif. Dix ans plus tard, cet accord s’était révélé fatal, en provoquant la faillite de Borders. Puis le distributeur de video par correspondance, Netflix, a détrôné Blockbuster, leader historique des videoclubs. Les sociétés de logiciels iTunes et Spotify ont bouleversé le secteur de la musique, Zynga et Rovio celui des jeux videos. Les appareils photo intégrés dans les smartphones ont pris la place de Kodak. Skype, Facetime et Zoom prennent des parts du marché des telecoms et Linkedin consomme celui du recrutement. Dans une voiture, ce sont dorénavant des logiciels qui démarrent le moteur, contrôlent les équipements de sécurité, distraient les passagers, guident le conducteur et gèrent les liaisons aux mobiles ou aux satellites. Wal-Mart ou Fedex peuvent se définir comme des logiciels de gestion logistique auxquels sont rattachés des avions, des camions et des centres de distribution. Il en est de même dans l’exploration pétrolière, les services financiers, l’agriculture, le renseignement et l’armée.


Une fois que le numérique met le pied dans un marché, il absorbe toute la chaîne de production. Il y a 10 ans, Uber se serait contenté de vendre sa plate-forme de mise en relation et de calcul de prix société de taxi ou de VTC. Aujourd'hui, il veut les concurrencer. Tesla aurait pu se contenter de fournir aux constructeurs auto informatique de gestion de l'énergie pour les voitures électriques. Or, non seulement il veut construire intégralement sa propre voiture, mais il a entamé la construction, au Nevada, de la plus grande usine de batteries au monde. Il a aussi créé une entreprise de panneaux solaires, et veut connecter les deux pour que les batteries de voiture stockent l'énergie solaire des maisons… Google vend des thermostats connectés pour gérer le chauffage de sa maison, Netflix est devenu producteur de séries comme la fameuse House of Cards<ref>Philippe Escande et Sandrine Cassini. Bienvenue dans le capitalisme 3.0. Albin Michel, 2015, p.64</ref>.

Les brevets dans la révolution numérique

Comme la concurrence s'intensifie et se fait sur l'innovation, les brevets sont devenus les actifs d'autant plus stratégiques.

C'est la raison pour laquelle les chinois ont multiplié par 3 leurs dépôts en 5 ans. Les investisseurs poussent les entreprises à scinder leurs activités d’exploitation et de brevets. IBM valorise son portefeuille de brevets grâce à des licences externes lui rapportant plus d'un milliards de dollars par an. Vector Capital, actionnaire principal de Technicolor, voulait récemment que le groupe se recentre sur ses seuls brevets pour l'exploiter de manière plus agressive<ref>Alexandre Counis. Les conglomérats sont passés de mode, Technicolor est un dinosaure. Les Echos, Novembre 2014</ref>. Voyant un potentiel de hausse significatif pour leurs estimations à moyen-long terme du programme de licences dans les smartphones et tablettes, les annalystes de JP Morgan pensaient que la valeur du titre pourrait en être multipliée par deux<ref>Alexandre Boksenbaum-Granier. Vector Capital clarifie sa position sur Technicolor. Les Echos, 18 novembre 2014</ref>.

Ce caractère stratégique mène parfois à des affrontements judiciaires spectaculaires.

La guerre des brevets

Dans la révolution numérique, le smartphone a pris une importance capitale à partir de 2010<ref>Benedict Evans. Mobile is eating the world. Slideshare, 20 octobre 2014 Slides</ref>. 50% du marché des produits électroniques grand public provient des smartphones et tablettes. 2 milliards de personnes accèdent à internet par un smartphone, et ce chiffre sera porté au double dans 5 ans, lorsque 80% des adultes du monde posséderont un mobile. Leur utilité continue à augmenter en effet avec leur autonomie, le taux de couverture, le nombre d’applis et le nombre de capteurs.

Chaque point de part de marché représente donc des enjeux considérables. Lorsque Steve Jobs, fondateur d’Apple, découvre un smartphone HTC sous Android, il fulmine : « je vais lancer une guerre thermonucléaire contre le logiciel de Google. Je vais détruire Android car c'est un produit volé." A Eric Schmidt, Président de Google, qui propose un arrangement amiable, il répond : "je ne veux pas de votre argent. Même si vous me proposiez 5 milliards de dollars, je n'en voudrais pas, j'ai plein d'argent. Tout ce que je veux, c'est que vous arrêtiez de piller nos idées avec Android."<ref>Walter Isaacson. Steve Jobs. JC Lattès, octobre 2011</ref> Apple attaque Samsung, principal intégrateur d’Android, pour contrefaçon. Pour préparer sa défense, Google, qui est contractuellement solidaire de Samsung, rachète Motorola et ses 17000 brevets pour 12 milliards de dollars. Rien n'y fait, le coréen est condamné à 1 milliard de dollars. En 2014, Apple l'attaque de nouveau pour contrefaçon de cinq autres brevets, et réclame cette fois 2,2 milliards de dollars. Google revend Motorola pour 3 milliards de dollars, mais en conservant 15000 des 17000 brevets de départ, ce qui confirme à ceux qui en douteraient encore de l’unique objectif de cette acquisition : les brevets. Le nombre de procès en contrefaçon aux Etats-Unis a ensuite augmenté de 80% en deux ans.

Les brevets sont au coeur de la révolution numérique comme ils ont été au coeur de toutes les révolutions industrielles.

Les guerres de brevet

En 1895, Selden brevète la combinaison des éléments essentiels d'une automobile<ref>Brevet de Selden. Espacenet</ref>

Le brevet n° 549.160 est resté dans l'ombre jusqu'à ce que Electric Vehicle Co., un producteur new-yorkais de taxis et de tramways électriques, achète en 1899 ses droits pour 10 000 dollars plus redevances<ref>Donna Harris. [1]. 16 juin 2003</ref>.

Winton Motor Carriage Company, Olds Motor Works et Packard Motor Car reconnaissent la validité du brevet de Selden et payent une redevance de 1,25% pour chaque véhicule. Selden perçoit un total de 5,8 millions de dollars en redevances, ce qui représenterait 16,7 milliards de dollars aujourd'hui<ref>[2]</ref>.

Quant à Ford, il refuse de reconnaître ce brevet. Le 22 octobre 1903, il est poursuivi pour violation de brevet. La bataille fait rage jusqu'en 1911, un an seulement avant l'expiration du brevet Finalement, Ford gagne en appel<ref>Donna Harris. [3]. 16 juin 2003</ref>.

Comme pour l'automobile, les grandes inventions - la machine à coudre<ref>Mossoff, Adam. The Rise and Fall of the First American Patent Thicket: The Sewing Machine War of the 1850s (March 6, 2009). Arizona Law Review, Vol. 53, pp. 165-211, 2011, George Mason Law & Economics Research Paper No. 09-19 SSRN: 1354849</ref>, l’ampoule électrique, le téléphone, l’automobile, l’avion ou la radio - ont aussi, à leurs époques, fait l’objet de guerres de brevets<ref>Adam Mossoff. The “Patent Litigation Explosion” Canard. 18 octobre 2012</ref>.

Le cas du smartphone n'est donc pas un cas isolé, c'est la règle de toute grande avancée technologique. Les brevets sont un enjeu de domination industrielle, ils sont aussi un enjeu de souveraineté nationale.

Enjeux de souveraineté

Puissance économique

En 2015, Barack Obama affirme : «nous avons possédé Internet. Nos entreprises l'ont créé, l'on fait grandir, l'ont perfectionné», de sorte que leur large domination ne serait qu'un juste retour des choses. le président américain s'est livré à un sermon en règle contre les Européens, qui souhaitaient réguler fortement les grandes entreprises américaines du Web faisant usage de données personnelles. «Leurs entreprises - les fournisseurs de services qui, vous savez, ne peuvent pas rivaliser avec les nôtres - essaient parfois de faire barrage à nos entreprises pour les empêcher de fonctionner efficacement», a ajouté le président américain, qui a jugé bon de rappeler que l'Allemagne pouvait être sensible à la question des données personnelles «en raison de son histoire avec la Stasi»<ref>Benjamin Ferran Les européens outrés par les propos d'Obama sur la création d'internet. Le Figaro, 18 Février 2015</ref><ref>Henry Farrell. Obama says that Europeans are using privacy rules to protect their firms against U.S. competition. Is he right?. The Washington Post, 17/02/15</ref>.

Cette agressivité a beaucoup choqué et a été jugée "inadmissible" par la Commission Européenne. Il faut dire qu'elle touche un point sensible. Dans son rapport sur le numérique et l'Europe, la Sénatrice Catherine Morin-Desailly analysait que "l’Europe est en passe de devenir une colonie du monde numérique, à la fois parce qu’elle devient dépendante de puissances étrangères et parce qu’il n’est peut-être pas exagéré de dire que le sous-développement la guette."<ref>Catherine Morin-Desailly. Rapport sur l'UE, colonie du monde numérique. Sénat, 2013</ref>.

Les Etats ne sont pas indifférents au sort des entreprises lorsque les enjeux touchent à leur souveraineté. En application du principe que les Etats-Unis "possèdent Internet" la Maison Blanche n'a donc pas hésité a intervenir délibérément en faveur d'Apple contre Samsung en annulant un jugement prononcé en faveur du Sud-Coréen. Le gouvernement américain a eu recours à un droit de veto qu'il n'avait plus employé depuis 25 ans<ref>Quand Obama sauve Apple face à Samsung. Le Point, 5 août 2013</ref>. Sur le même principe, le Sénateur Curt Bramble a dénoncé les pays qu’il jugeait menaçants pour les intérêts américains : Taiwan, la Corée du Sud et la France. Selon lui, ces pays ont créé des fonds de brevets qui n'auraient d’autres fonctions que d’être des « patent trolls », c’est-à-dire de faire du chantage aux exploitants par intérêt protectionniste<ref>Curt Bramble. Patent trolls spell trouble for america’s economy. Reuters, 18 novembre 2013</ref>.

Les Etats-Unis visent aussi la Chine, qui l'aura dépassé dans trois ans comme première source de brevets internationaux. Les principales demandent d’homologation émanaient en 2017 des leaders technologiques chinois Huawei et ZTE. Les demandes chinoises de brevets auprès de l'OMPI ont en effet augmenté de 36% en 2017. Cette rapide progression s'explique, selon Donald Trump, par le vols d'idées nées aux Etats-Unis. Il a ainsi annoncé dès 2018 qu'il envisageait d'imposer à la Chine des pénalités pour infraction à la propriété intellectuelle<ref>Tom Miles. La Chine, acteur majeur des brevets de propriété intellectuelle. Reuters, 21 mars 2018</ref>.

Il faut reconnaître que la Chine s'est en effet organisée dans ce sens. Elle n'autorise les investissements étrangers que dans le cadre de coentreprises servant à piller les technologies occidentales, et pratique l'espionnage à grande échelle des entreprises et des laboratories de recherche occidentaux<ref>Christian Saint-Etienne. Trump et Xi Jinping, les apprentis sorciers. L'Observatoire, 2019, p.72</ref>.

Le 1er décembre 2018, à l'occasion d'une escale à l'aéroport de Vancouver, Meng Wanzhou est arrêtée. Il s'agit de la directrice financière de Huawei, âgée de 46 ans, fille du fondateur du géant chinois des télécommunications. Cette arrestation, à la demande des Etats-Unis qui réclament son extradition, déclenche une crise diplomatique sans précédent entre Ottawa et Pékin. Le ministère américain de la Justice accuse Huawei et sa directrice financière d'avoir contourné les sanctions américaines contre l'Iran, mais aussi d'avoir volé des secrets industriels<ref> Huawei : la contre-attaque de Meng Wanzhou. AFP, 4 mars 2019</ref>.

En janvier 2019, le Département de la justice inculpe Huawei d'espionnage industriel et de fraude. Il accuse la société d'avoir volé une technologie de T-Mobile USA, filiale de l'opérateur allemand Deutsche Telekom. Il s'agit de «Tappy», un robot mis au point par T-Mobile pour tester les smartphones et imiter l'action des doigts humains sur un écran de portable. Huawei est également accusé d'avoir offert des primes à ses employés qui voleraient la technologie de sociétés rivales<ref>Pierre-Yves Dugua. Washington inculpe Huawei de fraude et espionnage industriel. Le figaro, 29 janvier 2019</ref>.

La propriété intellectuelle est donc au centre des conflits de domination économique des états. D'autant plus qu'elle est aussi utilisée à des fins d'optimisation fiscale.

Fiscalité

Les GAFA transfèrent des brevets dont ils tirent des revenus vers des pays où la fiscalité est faible, comme en Irlande, ou nulle, comme dans les paradis fiscaux. C'est ce à quoi s'attaque la réforme fiscale Gilti (« Global Intangible Low-taxed Income ») de Trump. Washington défend une approche de la taxe fondée sur le lieu de consommation. En simplifiant, c'est dans le pays où se trouvent ses ventes, son activité, que l'impôt doit être prélevé. Une position qui semble avoir la faveur de la Chine et d'une vingtaine de pays émergents et en développement, dont l'Inde. En janvier 2019, l'OCDE emboîte le pas et annonce que 129 pays sont parvenus à un accord pour refondre d'ici à 2020 la fiscalité appliquée aux entreprises du numérique que sont Google, Amazon, Facebook ou Apple (Gafa). Précurseur, la France avait annoncé dès le sommet européen de Talinn de 2017 son projet d'une taxe sur les GAFA<ref>Derek Perotte.Taxation des Gafa : l’Irlande et le Luxembourg font barrage. Les Echos, 29/09/2017</ref>, qui aboutit en 2019 à un impôt de 3% sur les revenus issus de la publicité en ligne et de l'exploitation des données personnelles <ref>Etienne Lefebvre. La taxe Gafa aura finalement un taux unique de 3 %. Les Echos, 3 mars 2019</ref>.

Une tendance de fond

La domination du monde par la propriété intellectuelle n'est pas un phénomène ponctuel, qui pourrait disparaître après quelques dîners diplomatiques. Il s'agit d'une tendance puissante qui s'alourdira encore davantage dans les prochaines années. Le brevet s’apparente à l’arme thermo-nucléaire évoquée par Steve Jobs : une arme imparable, contre laquelle la seule défense est la contre-attaque. La concurrence entre les grands groupes se déplace sur le terrain judiciaire plutôt que sur celui de l'innovation, aux profits des avocats mais aux dépens du consommateur final.

Le rapport Percheron-Terroir l’anticipait dès 2012. Selon les auteurs, la position des économies dans la possession des brevets va en effet peser de plus en plus dans l’allocation des investissements, de l’emploi et de la croissance au niveau mondial. C’est bien en ce sens qu’il faut interpréter les batailles gigantesques que se livrent les groupes de technologies de l’information à coup de milliards de dollars. C’est également ce que les économies asiatiques ont compris en prenant une place inattendue dans le dépôt des brevets et des initiatives pour renforcer la maîtrise de ce nouveau marché. […] Comme pour l’accès aux matières premières au XIXéme siècle, la propriété intellectuelle est devenue un enjeu de souveraineté et de rapport de forces et il est peu probable que la coopération se développe spontanément – d’autant que de façon plus prosaïque les ressources des offices de brevets sont fonction du nombre de brevets délivrés… Lorsque la situation de blocage aboutit à pénaliser tous les acteurs, des mécanismes de licences croisées et de pools de brevets se mettent en place, mais dans l’intervalle le champ de la propriété intellectuelle devient l’occasion de contentieux et de chantage, qui rapproche le monde de l’invention d’une économie de guerre.<ref>Arthur Percheron et Patrick Terroir. Créer les infrastructures et le nouveau mode de fonctionnement d’une véritable économie de la connaissance en Europe. 18 juillet 2012, p.23 - BrevetsFR.pdf Rapport</ref>

Les brevets : pour ou contre le bien commun ?

La suppression des brevets ?

Certains pensent que les guerres de brevets ne dureront pas. Comme pour la guerre froide entre Occident et URSS, la raison conduira à un plan de désarmement bilatéral et donc à la suppression des brevets.

Cette tentation est soutenue par l'idée répandue que le brevet serait globalement nocif à l'innovation. Beaucoup de présidents d'université pensent que déposer des brevets pionniers et faire de la valorisation de leurs inventions va gêner le progrès de la connaissance, qui est leur véritable mission.

Selon certains chercheurs, "les champs d'innovation [des brevets pionniers] sont très larges, ce qui permet aux inventeurs de déposer des brevets d'invention sur des territoires immenses. Or le brevet initial trop étendu, s’il récompense généreusement l’inventeur pionnier, bloque les possibilités de recherches subséquentes effectuées par d’autres, diminue donc la diversité des agents innovateurs dans ce domaine et réduit la probabilité que les développements cumulatifs aient lieu. Le cas du brevet protégeant un résultat général plutôt que la méthode particulière d’obtention du résultat est un bon exemple de brevet trop étendu. Dans ce cas, toute recherche ultérieure visant à explorer d’autres méthodes d’obtention du même résultat seront bloquées. Un autre cas est celui du brevet qui porte sur tous les éléments et toutes les applications imaginables – ce qui favorise la création de monopoles d’exploitation très étendus. Dans un contexte d’interdépendance, une politique de propriété intellectuelle acceptant des brevets très étendus induit un certain nombre de blocages, qui retentissent en définitive sur la dynamique générale de l’innovation du secteur. Les brevets pionniers trop étendus n’amènent rien d’autre que des troubles"<ref>Cassier Maurice, Foray Dominique.[www.cairn.info/revue-economie-et-prevision-2001-4-page-107.htm « Économie de la connaissance : le rôle des consortiums de haute technologie dans la production d'un bien public. »] Economie & prévision 4/2001 (n° 150-151) , p. 107-122</ref>.

Les limites de la culture libre

Cette idée de nocivité du brevet a trouvé un écho très favorable dans le monde du numérique. L'économie du gratuit, qui a fait le succès des débuts d'internet, est encore la norme.

Pourtant cette vision a déjà été dénoncée par Bill Gates, le Fondateur de Microsoft. Selon lui "parmi les économies mondiales, il y en a davantage, aujourd'hui, qui croient au respect de la propriété intellectuelle. Il n'y a jamais eu aussi peu de communistes dans le monde. Il y a pourtant certains communistes d'un genre nouveau, cachés sous différents masques, qui veulent se débarrasser des mesures incitatives dont bénéficient les musiciens, les cinéastes et les créateurs de logiciels. Ces gens-là pensent que ces mesures ne devraient pas exister. Et ce débat n'est pas prêt d'être clos<ref>Jérôme Thorel. Pour Bill Gates, restreindre la propriété intellectuelle s'apparente à un «communisme d'un nouveau genre». ZDnet, 7 janvier 2005</ref>.

D'autres se sont insurgés du fait que les journalistes contributeurs du Huffington Post n'ont pas reçu leur part équitable lorsque ce journal en ligne a été vendu plusieurs centaines de millions de dollars à AOL. Ou qu'un Youtuber soit fauché alors qu'il enregistre 600 000 utilisateurs de son application<ref>Jon Russell.Chat app Kik takes on Facebook with developer ecosystem built on the blockchain. Techcrunch, 25 mai 2017</ref>.

D'autres encore considèrent que les techniques et les outils créés par des start-up contribuent à produire de nouvelles connaissances<ref>Jacques Lewiner, interviewé par Sophie Blitman. Jacques Lewiner (ESPCI ParisTech) : "Créer de l'argent à partir de ses connaissances n'est pas se vendre à l'industrie". L'étudiant, juin 2014</ref>. Ils observent que les inventeurs qui vivent de leurs seules inventions est rarissime, ce qui démontrerait une dévalorisation plutôt qu'une survalorisation de l'invention.

En fait, c'est par un accident de l'histoire que les services numériques dominants d'aujourd'hui ont été organisés en grande partie autour d'une économie fondée sur l'attention et monnayée par la publicité. Le slogan "l'information veut être libre" caractérise les premiers jours d'Internet, ce qui a encouragé les propriétaires de contenu et les plates-formes de communication à fournir leurs produits et services sans demander de paiement. Inévitablement, ces entreprises ont vendu plus tard l'attention et les données de leurs consommateurs aux annonceurs et spécialistes du marketing. L'approche fondée sur la publicité s'est avérée un modèle économique fiable, en l'absence de solutions de paiements en ligne universelles et sans frictions, mais centralisée par un petit nombre d'opérateurs de plateformes. Les services numériques sont détenus et contrôlés par un nombre réduit d'entreprises parce qu'elles sont les seules à pouvoir les monétiser à grande échelle grâce à la publicité. Vous essayez de vendre des produits, mais à des consommateurs qui pensent que toute information devrait être gratuite<ref>Kik Messenger.Kin Whitepaper. Juillet 2017</ref>. On s'est fait à l'idée que l'atome devait être payant et l'octet gratuit, donc la propriété intellectuelle aussi, ce qui devait rendre le brevet sans objet.

Un débat sans conclusion

Ce débat est très ancien. Partisans et adversaires du brevet d'invention s'engagèrent dès 1854 dans une discussion très animée. Les premiers insistaient sur le droit naturel de l'inventeur et la défense de la propriété, tandis que les seconds considéraient que l'invention, processus collectif et immatériel, ne pouvait donner lieu à une propriété individuelle. Pour ces derniers le brevet renvoie aux privilèges de la monarchie ou aux monopoles des industriels face aux communautés solidaires des arts et métiers<ref>Michel Chevalier.[https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54630313/f16.image.r=journal%20des%20%C3%A9conomistes , « Les brevets d’invention contraires à la liberté du travail », Journal des économistes, mai 1878</ref>. Cette réflexion s'est propagée en Europe. L'abolition fut même adoptée aux Pays-Bas et la loi du 15 juillet 1869 y suspendit la délivrance des brevets d'invention, avant d'y revenir plus tard.

Aujourd'hui encore les historiens démêlent les fils des progrès industriels du passé et opposent leurs visions sur l'impact favorable ou non du brevet sur le progrès<ref>Selgin, Turner Strong Steam, Weak Patents, or, the Myth of Watt‟s Innovation-Blocking Monopoly, Exploded. Terry College of Business, 10 juin 2010</ref>.

Mais aucun argument définitif n'a jusqu'à présent permis de trancher définitivement la question<ref>Gabriel Galvez-Behar. Controverses et paradoxes dans l’Europe des brevets au XIXe siècle. Eck, Jean-François; Tilly, Pierre. Innovations et transferts de technologie en Europe du Nord-Ouest aux XIXe et XXe siècles, Peter Lang, pp.35-51, 2011, Euroclio, 978-90-5201-764-8. <halshs-00568016v2></ref> du point de vue théorique. En pratique, l'escalade est enclenchée entre la Chine et les Etats-Unis, les enjeux de domination sont mondiaux, et aucun signe ne semble devoir infléchir la tendance.

La guerre du numérique selon la French Tech

Les pays qui ne détiennent pas suffisamment de brevets sont exclus de la partie. Au contraire, les startups qui détiennent les brevets sont au coeur de ces enjeux. Comme les explorateurs du nouveau monde du XVIème siècle, leur présence est indispensable pour avoir une chance de conquérir de nouveaux territoires, et le regard qu'elles portent sur ce monde éclaire l'avenir de la nation.

L'économie ouverte

L'économie du numérique ne se résume pas à la guerre des brevets, et le quotidien des acteurs de la transition numérique est en général pacifique. Pourtant, dans ce contexte également, la vision des inventeurs de la french tech est capitale.

La coopération des intelligences

Le dérèglement du monde fait maintenant l'objet d'un large consensus : dictature des marchés, destruction de la nature, concentration des richesses, iniquités entre générations<ref>Jacques Attali. Vivement après-demain ! Arthème Fayard 2016, p.12</ref>.

Grâce aux progrès de l'intelligence artificielle, plusieurs leaders de la Silicon Valley restent néanmoins confiants. Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, pense que "le monde étant confronté à de nombreux enjeux majeurs, ce que nous tentons de mettre en place en tant qu'entreprise, c'est une infrastructure sur laquelle s'appuyer pour en dénouer un certain nombre"<ref>Luc Ferry. La révolution transhumaniste. Plan 2016, p.77</ref>. Eric Schmidt, président exécutif de Google, le confirme : « Si nous nous y prenons bien, je pense que nous pouvons réparer tous les problèmes du monde. » Quant à l'entrepreneur Peter Diamandis, cofondateur avec Ray Kurzweil de la Singularity University, il prophétise dans son livre « Abundance », un monde où la pauvreté, la faim et la maladie seront à jamais éradiquées<ref>Benoît Georges. La Silicon Valley peut-elle sauver l'humanité ?. Les Echos, 22 octobre 2014</ref>.

Ray Kurzweil, un génie de la technologie à l’origine de nombreuses inventions, est actuellement salarié par Google. Il prédit l’avènement d’une superintelligence pour 2045 environ (on n’est pas à deux trois années près). De cette singularité technologique découlera, d’après lui, la résolution de tous les problèmes de l’humanité. A commencer par rien de moins que la mort<ref>Erwan Cario.La superintelligence, c’est pour quand ?. Libé, 21 mars 2017</ref>.

Elon Musk, Fondateur de Tesla et de SpaceX, craint au contraire que la fiction de Terminator ne devienne réalité, il dénonce l'intelligence artificielle comme « le plus grand risque auquel notre civilisation sera confrontée. (...) Jusqu'à ce que les gens voient vraiment des robots tuer des personnes, ils ne sauront pas comment réagir, tellement ça leur paraît irréel»<ref>Pour Elon Musk, l'intelligence artificielle pourrait menacer la civilisation. Le Figaro, 18/07/2017</ref>. Mais comme il considère que les hommes ne sont plus en mesure de contrôler l'IA, il préconise le transhumanisme, c'est-à-dire... l'amélioration du cerveau humain. Sa société Neuralink a pour objectif d'augmenter nos capacités cognitives par la pose d'électrodes dans nos cerveaux. Ce «cordon neuronal» permettrait de communiquer directement avec les machines en se passant d'interface physique. «Nous sommes déjà des cyborgs. Votre téléphone ou votre ordinateur sont des extensions de vous-mêmes, mais les interfaces (vos doigts ou votre voix) sont très lentes», indique Elon Musk, en précisant qu'un cordon neuronal permettrait de se passer d'une telle interface.

Ces manières de traiter les problèmes relèvent du "solutionnisme", critique l'essayiste Evgeny Morozov qui prend l'exemple du problème des sans-abri. Le solutionnisme, incarné en l'occurrence par la futurologue Ayesha Khanna, propose des lentilles de contact intelligentes qui pourraient faire disparaître les sans-abri de notre vue<ref>Hubert Guillaud. La technologie est-elle toujours la solution ? (2/2) : le risque du solutionnisme. InternetActu 28/03/2013</ref> : "le solutionnisme présume plutôt qu’il n’explore les problèmes qu’il cherche à résoudre pour atteindre la réponse avant que les questions n’aient été entièrement posées. Pourtant, comprendre comment les problèmes sont composés importe tout autant que de comprendre la façon dont ils sont posés". Autrement dit en termes philosophiques par Thomas Berns : "la perte du questionnement induit par la corrélation risque de nous faire perdre les épreuves qui permettaient de produire du sujet".


L'intelligence humaine restera encore longtemps la seule à pouvoir élucider les problèmes de l'humanité. Mais elle semble de plus ne plus souvent débordée par les avancées spectaculaires de l'intelligence artificielle qu'elle n'a plus le temps de questionner ni d'éprouver. Une autre piste consiste à explorer les nouvelles voies de la coopération des intelligences humaines. Wikipedia, Linux et les autres plateformes collaboratives ont montré l'impact considérable que le numérique a sur cette coopération.


Une vision ancienne

En décrivant l'interconnexion de millions d'internautes échangeant leurs idées, l'image d'un cerveau mondial vient vite à l'esprit, bien qu'elle ne soit pas originale. Inspiré par le télégraphe, Nathaniel Hawthorne écrivait déjà en 1851 "grâce à l'électricité, un nerf immense rayonne pour toujours sur des milliers de kilomètres. Notre globe est maintenant un cerveau à l'intelligence bouillonnante". H.G Wells poursuivit cette métaphore en décrivant le cerveau mondial comme "une banque de connaissances planétaires où savoir et idées seraient reçus, triés, résumés, digérés, comparés et expliqués". Dans les années 1950, Teilhard de Chardin eut l'intuition d'une "planétarisation de la conscience", un réseau mondial de communication des pensées humaines<ref>Al Gore.Le futur. Editions de la Martinière, 2013</ref>. James Lovelock intègra quant à lui une dimension écologique à cette conscience. Il écrivit en 1979 : "dans quelle mesure notre intelligence collective est-elle aussi partie de Gaïa ? Est-ce qu'en tant qu'espèce, nous constituons un système nerveux gaïen et un cerveau capable d'anticiper consciemment les modifications de l'environnement ? Que cela nous plaise ou non, nous commençons à fonctionner ainsi"<ref>James Lovelock. La Terre est un Etre vivant. L'hypothèse Gaïa in Luc Ferry. La révolution transhumaniste. Plan 2016, p.55</ref>.

L'interconnexion physique du cerveau mondial est opérationnelle, mais son intelligence reste embryonnaire. Selon Joël de Rosnay, qui décompose son évolution, "avec l'accélération des échanges est apparue une intelligence connective, puis collaborative et, progressivement - il faut l'espérer ! -, collective"<ref>PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE LABBÉ ET OLIVIA RECASENS. " Nous sommes en train de créer un cerveau collectif ". Le Point, 2 décembre 2010</ref>. Si les étapes connective et collaborative ont correspondu respectivement à Internet et à Google, il manque toujours à la construction du cerveau mondial une véritable dimension collective. Pour mieux la comprendre, il faut revenir rapidement sur son histoire.


De l'intelligence à la connaissance

L'intelligence, qui se définit en tant qu' "ensemble des processus de pensée d'un être vivant qui lui permettent de comprendre, d'apprendre ou de s'adapter à des situations nouvelles", est meilleure avec des processus clairs et ordonnés. C'est la grande idée que défend René Descartes dans son Discours de la Méthode en 1637. Cette méthode imposera la prééminence de la raison sur la foi pour accéder à la connaissance. L'intelligence, selon Descartes, est fondée sur la puissance de la raison et de l'entendement. Mais cette approche sera elle-même dépassée par l'intelligibilité newtonienne. Isaac Newton, est célèbre pour avoir inventé le principe de la gravitation universelle, qui fait que la pomme tombe sur le sol avec la même force que la Terre tourne autour du Soleil. Savoir cette règle permet de mieux comprendre l'univers même si elle dépasse l'entendement. « J'ai expliqué jusqu'ici les phénomènes célestes & ceux de la mer par la force de la gravitation, mais je n'ai assigné nulle part la cause de cette gravitation », écrit Newton dans ses Principia en 1687<ref>Michel Paty. Newton, Isaac (1642-1727). Encyclopaedia Universalis, 12, Britannica, pp.315-317, 1995</ref>. Ce nouveau principe d'intelligibilité se heurte au principe de Descartes, car l' "action à distance" n'était pas explicable par des termes connus<ref>Michel Paty. Intelligibilité et historicité (Science, rationalité, histoire). Les grands rendez-vous de la science et de l’histoire, 2000, Paris, France p.78</ref>.

Deux écoles s'opposent pendant un siècle, qui invoquent le plus souvent des arguments théologiques.

Les cartésiens critiquent le caractère intrinsèque à la matière de l’attraction ce qui revient à leur reprocher le retrait divin du monde<ref>Carlo Borghero. Les Cartésiens face à Newton. Philosophie, science et religion dans la première moitié du XVIIIe siècle. Turnhout, Brepols, 2011, 156 pages, paragraphe 12</ref>. Selon eux, l’empirisme anglais ne ferait que s’appuyer sur et renforcer les préjugés communs, et réactiverait l’ancienne philosophie scolastique<ref>Carlo Borghero. Les Cartésiens face à Newton. Philosophie, science et religion dans la première moitié du XVIIIe siècle. Turnhout, Brepols, 2011, 156 pages, paragraphe 2</ref>.

Louis-Bertrand Castel s'oppose à la théorie de la gravitation. Il écrit en 1743 "Descartes a rempli l'univers d'une bonne matière solide, étendue et qui ne pouvait lui échapper, n’étant pas même destructible. Il l’a animée de bons moments matériels et grossiers. Il l’a divisée en un bon nombre d'éléments et de tourbillons, etc. Voilà l' ouvrage d'un homme. Newton a presque osé tenter l’ Ouvrage même de Dieu"<ref>Louis-Bertrand Castel. [https://books.google.fr/books?id=ugLO_Z9U1bQC&pg=PA10&lpg=PA10&dq=newtoniens+cart%C3%A9siens+dieu&source=bl&ots=D19Y3FpAy8&sig=d4l-vK9xkLyA67NOW25_juGI52U&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwi8iMvSw8vXAhWKKlAKHbZ2Bx4Q6AEIQjAE#v=onepage&q=dieu&f=false Le vrai système de physique générale de M. Isaac Newton]. Claude-François Simon Editeur, 1743, p.155</ref>.

En 1749, à l'inverse, l'empiriste Etienne Bonnot de Condillac écrit : "Les cartésiens reprochent aux newtoniens qu'on n’a point d'idée de l'attraction ; ils ont raison mais c'est sans fondement qu'ils jugent l’impulsion plus intelligible. Si le newtonien ne peut expliquer comment les corps s'attirent, il défiera le cartésien de rendre raison du mouvement qui se communique dans le choc. N’est-il question que des effets, ils sont connus ; nous avons des exemples d’attraction comme d’impulsion. Est-il question du principe, il est également ignoré dans les deux systèmes. Les cartésiens le connaissent si peu qu’ils sont obligés de supposer que Dieu s'est fait une loi de mouvoir lui-même tout corps qui est choqué par un autre. Pourquoi les newtoniens ne supposeraient-ils pas que Dieu s’est fait une loi d'attirer les corps vers un centre en raison inverse du carré de la distance ? La question se réduirait donc à savoir laquelle de ces deux lois Dieu s'est prescrit, et je ne vois pas pourquoi les cartésiens seraient à ce sujet mieux instruits"<ref>Etienne Bonnot de Condillac. Traité des Systèmes. 1749, Edition de Lecointe et Durey, 1822</ref>.

Il faudra attendre Voltaire puis l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert en 1751 pour trouver un éloge définitif de Newton : "Ce grand génie (...) a peut-être plus fait pour (la science) en lui apprenant à être sage, et à contenir dans de justes bornes cette espèce d’audace que les circonstances avaient forcé Descartes à lui donner. "<ref>D'Alembert Discours préliminaire à l'Encyclopédie</ref>.

L'Encyclopédie reprend quasiment l'exposé de Bonnot de Condillac pour donner le point, mais avec prudence, à Newton : "il est donc certain que dans le principe ces deux hypothèses n'ont pas d'avantage l'une sur l'autre ; il ne reste qu'à imaginer quelle est celle qui souffre le moins de difficultés. À cet égard, la supposition de l'attraction me paraît préférable. J'en juge par les difficultés que les newtoniens ont faite contre l'impulsion, et auxquelles je ne sache pas que les cartésiens aient encore satisfait. Mais quoique l'hypothèse de Newton paraisse mieux s'accorder avec les observations, on ne saurait s'assurer qu'elle soit le vrai système de l'univers"<ref>D'Alembert. Encyclopédie méthodique. Edition de 1786,

page 494</ref>.

L'intelligence se définirait-elle ainsi comme le fruit de processus éclairés par les principes scientifiques ? Il manque encore une dimension que n'oublie pas Isaac Newton. Il écrit en 1676 : « Si j’ai vu plus loin que les autres, c’est parce que j’étais assis sur des épaules de géants », soulignant ainsi le bénéfice que son génie avait retiré de l'accumulation des connaissances antérieures<ref>Encaoua David, Foray Dominique, Hatchuel Armand et al.. « Les enjeux économiques de l'innovation. Bilan du programme CNRS ». Revue d'économie politique, 2004/2 (Vol. 114), p. 133-168. DOI : 10.3917/redp.142.0133</ref>.

De la connaissance à l'Encyclopédie

Accumuler des connaissances est probablement l’objet même de l’invention de l'écriture, et se confond donc avec l'origine de l'histoire. Ce n'est certainement pas un hasard si les textes les plus anciens, retrouvés en Mésopotamie et qui datent de 3340 av. JC, sont des encyclopédies<ref>Jean-Claude Boulanger, Les inventeurs de dictionnaires : de l'eduba des scribes mésopotamiens au scriptorium des moines médiévaux, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa, 2003 (ISBN 9782760305489)</ref>.

La grande bibliothèque d'Alexandrie, qui a pour objet de rassembler tous les savoirs universels, date de 288 av JC. Elle met à contribution les navires qui font escale dans son port pour dupliquer leurs écrits, appelle tous les souverains du monde à contribuer au fonds, et rassemble une foule de savants pour traduire et classer les documents<ref>Luciano Canfora, Nathaël Istasse. La Bibliothèque d'Alexandrie et l'histoire des textes. ULG 2004</ref>.

Mais l'encyclopédiste D'Alembert va plus loin. Il est convaincu par cette nécessité d'accumuler des connaissances pour inventer. Il observe que "l’avancée des connaissances est l’effet de révolutions soudaines, de brusques secousses trouvant leur origine dans l’action de quelques rares génies, disséminés ça et là dans le cours des siècles"<ref>D'Alembert. Préliminaire à l'Encyclopédie.</ref><ref>Alain Firode, « D’ALEMBERT, Discours préliminaire de l’Encyclopédie », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie [En ligne], 29 | 2000, mis en ligne le 21 novembre 2006, consulté le 30 septembre 2016</ref>. L'encyclopédie doit ainsi donner à la science un champ d'application et une plus grande fertilité. Elle doit en simplifier les principes afin qu'ils puissent être compris et reliés les uns aux autres<ref>Alain Firode, « D’ALEMBERT, Discours préliminaire de l’Encyclopédie », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie , 29 | 2000, mis en ligne le 21 novembre 2006, consulté le 30 septembre 2016</ref><ref>Discours Préliminaire de l'Encyclopédie. Wikipedia</ref>. Il ne faut pas pour autant attendre que l’Encyclopédie se substitue à l’intervention irremplaçable des inventeurs. Elle constitue, dans l’esprit de D’Alembert, un simple « instrument de diffusion » pouvant sans doute créer le milieu propice au progrès, mais non un outil d’invention, susceptible d’engendrer le progrès de lui-même<ref>D'Alembert. Préliminaire à l'Encyclopédie.</ref><ref>Alain Firode, « D’ALEMBERT, Discours préliminaire de l’Encyclopédie » p.76, Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 29 | 2000, mis en ligne le 21 novembre 2006, consulté le 30 septembre 2016</ref>. Sa vision rejoint celle de son contemporain Rousseau, pour lequel "la vraie science n'est ni ratiocination de sophiste avide de briller, ni accumulation de pédant, mais culture de l'expérience, progrès dans la sagesse pratique<ref>Pierre Burgelin. Introduction à Emile ou de l'Education de Jean-Jacques Rousseau. Gallimard 1969, p23</ref>".


L'intelligence vue par les Lumières est un ensemble de processus de pensée, éclairés par la science et nourris par une accumulation de connaissances qui stimuleraient l'intuition de "quelques rares génies". Pourtant cette définition sera encore dépassée par un nouveau phénomène, découvert 60 ans plus tard en Angleterre.

De l'encyclopédie à l'invention collective

Identification de l'invention collective

Les machines à vapeur existaient depuis 1712 mais, en 1769, James Watt breveta une conception nouvelle et beaucoup plus efficaces pour elles. Malgré les attaques légales contre son brevet, il fut maintenu jusqu'en 1800. Les propriétaires de mines dans la région des Cornouailles utilisaient des machines à vapeur pour pomper l'eau des mines, parfois en contrefaisant le brevet de Watt. Les propriétaires de mines et les fabricants de machines ressentaient la réticence de Watt à licencier son invention à bas prix. Après l'expiration du brevet ils purent légalement s'en inspirer. Il y eut alors un débat ouvert sur des formes alternatives de propriétés intellectuelles dans la communauté des ingénieurs de machines à vapeur. Finalement peu d'entre eux déposèrent des brevets. Il y eut à la place un environnement d'intelligence collective. A partir de 1811 une publication lue par les fabricants de machines à vapeur des Cornouailles, le Lean's engine Reporter. Son contenu était relatif à des comparaisons techniques entre machines<ref>Alessandro Nuvolari & Bart Verspagen.“Unravelling the Duty”: Lean’s Engine Reporter and Cornish Steam Engineering. Egis, Août 2005</ref>. Bien qu'en compétition par ailleurs, les entrepreneurs jouent le jeu pour financer cette revue et échanger leurs savoirs. Echange gagnant-gagnant : cette revue encyclopédique stimule leur inventivité<ref>◊.Revolutionizing Innovation: Users, Communities, and Open Innovation. MIT press, 2016</ref>. L'efficacité des machines en est alors considérablement accrue, probablement grâce à de nombreuses innovations mineures ou sans paternité<ref>Peter B. Meyer. Episodes of collective invention. U.S. Bureau of Labor Statistics. 25 March 2004</ref>.

En 1983, Robert Allen a ainsi introduit dans l'économie un inventeur méconnu des économistes. Ceux-ci ne reconnaissaient alors que la recherche publique, les entreprises et les inventeurs individuels. Il fallait ajouter l'invention collective<ref>Robert Allen. Collective Invention Journal of Economic Behavior and Organization 4 (1983)</ref>.


Valorisation de l'invention collective

On a observé un phénomène similaire à celui de la vapeur pour Internet. Il n'y a jamais eu de "chef de projet" Internet pour la simple raison qu'il n'y a jamais eu de projet Internet. Internet a été construit par un ensemble flou auto-organisé de personnes qui s'intéressaient à la construction de l'Internet<ref>Yves Caseau et Serge Soudoplatoff. La Blockchain ou la Confiance distribuée. Fondapol, Juin 2016</ref>

Les scientifiques ont ainsi mis de plus en plus en valeur les processus collectifs dans l’invention, à rebours d’une historiographie qui était très prise, en fait, dans des modes de représentations issus du XIXe siècle. On avait beaucoup héroïsé, sacralisé et mis en avant les facultés individuelles et la percée que certains individus avaient opérée dans le domaine des connaissances. Pourtant, à d'autres époques, c'est plutôt le collectif qui était privilégié. A Lyon au XVIIIe siècle, les autorités locales, notamment la Grande Fabrique (c’est-à-dire la corporation de métier dédiée à la soierie) et les autorités municipales mais aussi le gouvernement central ont encouragé cette diffusion accélérée des micros inventions dans la soierie lyonnaise<ref>Liliane Hilaire-Pérez. Invention collective, communautés inventive. Rendez-vous de l’histoire, Blois, 7 octobre 2017</ref>

De l'invention collective à la révolution industrielle

Peter Meyer relie en 2003 l'invention collective de la machine à vapeur des Cornouailles (1811) celles des haut-fourneaux de Cleveland (1850), la production d'acier aux Etats-Unis (1865), l'aviation (1890), la micro-informatique (1975)<ref>Peter Meyer. The airplane as a collective invention. ResearchGate, 2006</ref> et Linux (1991).

L’analyse de ces processus selon trois axes – la manière dont le travail de recherche est organisé (division du travail, coordination technique, circulation et mise en commun des ressources), la manière dont les résultats sont appropriés collectivement (la propriété reste privée ou bien des formes de propriété collective et de partage des rentes sont instaurées), la manière dont le groupe est composé et comment il gère le transfert des résultats vers le reste de l’économie – cette analyse met en évidence des communautés plus ou moins accomplies, des collectifs plus ou moins résistants à la transformation des structures d’incitation lorsque la recherche change de phases (lorsque l’on se rapproche par exemple de la découverte du produit). Cette analyse met également en évidence des tensions et des conflits entre les différents axes.

Il observe à chaque fois le rôle déterminant d'un centre d'échange d'informations auquel contribuent de nombreux explorateurs, ce qui confirme la vision des encyclopédistes. Il identifie des inventions collectives à l'origine de toutes les révolutions industrielles, ce qui confirme leur valeur économique. Il confère ainsi une nouvelle dimension à l'intelligence qui, lorsqu'elle devient collective depuis l'accumulation de connaissance jusqu'à l'invention, se dote d'une puissance économique incomparable.

La prédation des GAFA

Automatisation, robotisation, ubérisation : la révolution numérique porte la menace d’un chômage de masse. Mais il faudrait ne pas s’en plaindre, car la fin du travail ouvrirait, selon l’influent essayiste américain Jeremy Rifkin, une période d’activités bénévoles intenses pour les biens communs. A l’image de Wikipedia, la connaissance, les images, les objets imprimables en 3D ne coûteront plus rien. L’énergie produite par chacun, le partage des objets et des services comme Velib’ ou Blablacar feront chuter les dépenses. L’économie du partage s’imposera ainsi jusqu’à éclipser le capitalisme et la nécessité de travailler. Cette vision est séduisante, mais c’est un leurre. Cette route du « communisme » a conduit en réalité à l’hypercapitalisme. L’économie collaborative moissonne en effet les richesses au profit d’une minorité, sans redistribution de ces richesses. Les contributeurs s’en indignent dès qu’ils en prennent conscience, ce qu’illustre le cas du Huffington Post aux Etats-Unis.

Ce « Wikipedia du journalisme » faisait intervenir des milliers de chroniqueurs bénévoles, qui se sont révoltés le jour où le journal a été vendu pour 315 millions de dollars (plus de 288 millions d’euros) à AOL sans leur donner leur part. Autre exemple, des milliers de crowdfunders (adhérant au financement participatif) se sont scandalisés quand Oculus, le développeur d’un système de réalité virtuelle auquel ils avaient apporté leur contribution, s’est vendu pour 2 milliards de dollars à Facebook.

Cette économie ressemble sur ce point à l’économie financiarisée, dans laquelle les plates-formes de trading à haute fréquence prélèvent leur dîme sans contrepartie. Dès lors le cerveau, matière première du XXIe siècle, s’expose à la même surexploitation que les matières premières naturelles du XXe siècle. Dans sa forme actuelle, l’économie du partage n’est pas durable<ref>Vincent Lorphelin, Jean-Pierre Corniou, Christian Saint-Etienne. Economie du partage ou hypercapitalisme ?. Le Monde, 4/02/2016</ref>.

L'économie ouverte selon la French Tech

C'est pourquoi les inventeurs pionniers sont ceux qui détiennent les brevets essentiels des nouveaux marchés, ce qui leur confère une position stratégique exceptionnelle. C'est le cas des inventeurs de la French Tech.

L'économie de l'invention collective

Les inventeurs de la French Tech détiennent des positions stratégiques dans la guerre du numérique et dans l'économie ouverte, qui permettent à la France d'être de la partie. Mais il y a un plus grand enjeu encore : mieux que d'être de la partie, pourquoi ne pas prendre un leadership mondial ? C'est l'opportunité qu'apporte l'économie de l'invention collective, dans laquelle les inventeurs de la French Tech vont pouvoir s'imposer.

Le barrage de la propriété

La fragilité de l'invention collective

Dès que les puces informatiques ont été suffisamment petites, puissantes et peu chères pour rendre possible la construction de calculatrices et ordinateurs, un certain nombre de clubs d'amateurs est apparu à travers les USA pour le faire et en discuter. Le Homebrew Computer Club était parmi ceux-ci un club important. Il a rencontré à Stanford un nouveau départ en 1975, suite à l'invention du microprocesseur, mais avant il y avait déjà auparavant une industrie des ordinateurs personnels. Des centaines de personnes y assistèrent régulièrement à partir de 1975. Rapidement certains membres prévoyaient un grand potentiel pour les micro-ordinateurs. Steve Wozniak, de son côté, savait qu'il n'avait pas assez de connaissances. Les autres parlaient des dernières puces: le 8008 et le 8080. Woz se sentait perdu. Il n'en avait même pas entendu parler. Mais il avait conçu un terminal vidéo et le club était intéressé. « Il a changé ma vie », dira Woz plus tard. « Mon intérêt a été renouvelé, et toutes les deux semaines les rencontres du club ont été la plus grande chose dans ma vie.». . . Wozniak a apporté son ordinateur pour Homebrew et transmis des photocopies de sa conception afin que d'autres puissent le reproduire. Comme un hobbyiste parfait, Woz croit dans le partage de l'information. Les autres amateurs ont en effet été impressionnés. Wozniak et Steve Jobs ont constitué la société Apple. Homebrew a alors évolué. Les membres qui avaient lancé leurs entreprises ont cessé de venir, en partie parce que garder des secrets de l'entreprise serait devenu inconfortable au Homebrew<ref>Peter B. Meyer. Episodes of collective invention. U.S. Bureau of Labor Statistics. 25 March 2004</ref>.

De manière générale, lorsque le groupe inclut des partenaires industriels, l’exploitation industrielle des résultats de recherche s’effectue aisément puisque les industriels participent au travail de recherche et coproduisent les connaissances. En revanche, le travail commun, le partage des ressources et l’appropriation collective des résultats se heurtent très vite à de grandes difficultés. En effet, il faudra le plus souvent diviser et cloisonner le projet pour éviter que des firmes concurrentes ne se trouvent en situation de partager des données ou des résultats critiques. Le caractère collectif du processus risque donc de s’affaiblir .

Lorsque le groupe ne comprend que des partenaires de la recherche publique, le collectif sera beaucoup plus fort mais la transférabilité industrielle des résultats sera plus difficile dans la mesure où l’industrie reste à l’extérieur du projet.<ref>Cassier Maurice, Foray Dominique. Economie de la connaissance, le rôle des consortiums de haute technologie dans la production d'un bien public, Economie & prévision 4/2001 (n° 150-151), p. 107-122</ref>

Lorsque le partage des savoirs est imposé, l'invention individuelle en pâtit. C'est le modèle éprouvé par les soieries lyonnaises du XVIIIème siècle. Le partage immédiat des connaissances nouvelles a été vraiment forgé, voulu, pensé par les autorités à différents niveaux et a été considéré comme le meilleur moyen de pouvoir progresser et aboutir à des gains de productivité sur un marché international extrêmement tendu, le marché du luxe. Cette implication politique a été considérée comme un moyen innovant et efficace, performant comme on dirait de nos jours mais il va de pair avec une absence complète de reconnaissance des droits des inventeurs locaux, alors que les privilèges exclusifs d’invention qui sont l’ancêtre des brevets existent depuis la fin du Moyen Âge. A Lyon, il n’y a plus aucun privilège exclusif accordé au XVIIIe siècle. C’est-à-dire qu’il y a une sorte de mainmise de la corporation sur ce potentiel d’invention collective, d’où toutes sortes de tensions sociales autour de la reconnaissance de l’inventeur individuel<ref>Liliane Hilaire-Pérez. Invention collective, communautés inventive. Rendez-vous de l’histoire, Blois, 7 octobre 2017</ref>.

Quels que soient les modes d'organisation l'invention est toujours tiraillée entre individuel et collectif.

Le dilemme de l'économie de la connaissance

Peter Drucker a anticipé le développement de l' "économie de la connaissance dès 1969<ref>Martine Azuelos, « L’économie de la connaissance aux États-Unis : concepts, institutions, territoires », Revue LISA/LISA e-journal , vol. XIV-n°1 | 2016, mis en ligne le 31 mai 2016, consulté le 15 août 2017. DOI : 10.4000/lisa.8838</ref>. Selon lui, "la connaissance est l'unique ressource qui ait du sens aujourd'hui. Les "facteurs de production" traditionnels - la terre (c'est-à-dire les ressources naturelles) le travail et le capital, n'ont pas disparu, mais ils sont devenus secondaires".

Cette économie de la connaissance, qui s'est développée avec internet, connaît des tensions similaires à celles de l'invention.

En 2009, Chris Anderson publie son livre Free!, qui loue l'économie du gratuit, théorisée ensuite par Jeremy Rifkin dans l' "éclipse du capitalisme".

Depuis 2013, à l'opposé, Jaron Lanier<ref>Jaron Lanier. Who owns the future ? Simon & Schuster, 2013</ref>, Antonio Casilli<ref>Antonio Casilli. NoCaptcha : yet another ruse devised by Google to extract free digital labor from you. 5 décembre 2014</ref>, Michel Bauwens<ref>Michel Bauwens. Sauver le monde. Les liens qui libèrent, 2015</ref>, Pierre Collin et Nicolas Colin<ref>Communiqué de presse. Remise du rapport Colin-Collin sur la fiscalité du secteur numérique. Ministères de l’Économie, des Finances et du Redressement Productif, 18 janvier 2013</ref> se sont insurgés contre la vision mortifère du travail gratuit au profit d'une poignée de plus en plus réduite d'actionnaires des grandes plateformes.

Maurice Cassier et Dominique Foray formulent en termes économiques le dilemme de la connaissance : "seule l’anticipation d’un prix positif de l’usage garantira l’allocation de ressources pour la création ; mais seul un prix nul garantit un usage efficient de la connaissance, une fois celle-ci produite". Ils observent les difficultés de l'appropriation collective des résultats de l'invention collective <ref>Cassier Maurice, Foray Dominique, [www.cairn.info/revue-economie-et-prevision-2001-4-page-107.htm « Économie de la connaissance : le rôle des consortiums de haute technologie dans la production d'un bien public. »], Economie & prévision 4/2001 (n° 150-151) , p. 12 </ref>.

La fragilité du processus d'invention collective est une manifestation du dilemme de l'économie de la connaissance. Il est fondamental pour dynamiser l'économie, mais semble devoir s'évanouir au contact de la propriété privée, que ce soit sous forme de brevet ou d'entreprise commerciale. Le débat sur la propriété intellectuelle reste entier, mais peut se formuler autrement : "pour ou contre la propriété intellectuelle" devient "invention individuelle vs. collective".

Là encore le débat n'est pas tranché par la théorie. En pratique, il faut constater que les GAFA encouragent des milliards de contributeurs à leur apporter gratuitement les contributions dont la valeur est monétisée à leur unique profit.

Les intuitions de la science

Créer des consortium

Tant qu'aucune solution n'aura été trouvée au dilemme de l'économie de la connaissance, le cerveau mondial ne pourra toujours pas passer du mode collaboratif au mode collectif.

C'est pourquoi de nombreux scientifiques ont étudié plusieurs idées possibles.

Une première idée serait de créer des propriétés collectives, à mi-chemin entre gratuité et propriété individuelle.

Le consortium en particulier organise et formalise des modes de partage des instruments de recherche et de circulation des connaissances entre de multiples partenaires. En instaurant des relations multilatérales plutôt que bilatérales, le consortium oblige à briser les formules d’exclusivité et crée des espaces de production collective<ref>Cassier Maurice, Foray Dominique, [www.cairn.info/revue-economie-et-prevision-2001-4-page-107.htm « Économie de la connaissance : le rôle des consortiums de haute technologie dans la production d'un bien public. »], Economie & prévision 4/2001 (n° 150-151) , p. 107-122 </ref><ref>Cassier Maurice, Foray Dominique, [www.cairn.info/revue-economie-et-prevision-2001-4-page-107.htm « Économie de la connaissance : le rôle des consortiums de haute technologie dans la production d'un bien public. »], Economie & prévision 4/2001 (n° 150-151) , p. 107-122 </ref>.

Son principe est séduisant, mais son modèle connu dans le monde de la recherche n'a pas encore été transposé avec succès dans celui de l'invention collective.

Créer des fonds de brevets

L'idée de la co-propriété peut être mise en oeuvre après le dépôt des brevets.

Déjà en 1917, le gouvernement américain a forcé les frères Wright et d’autres titulaires de brevets-clefs sur l’aviation à fonder la MAA (Manufacturer’s Aircraft Association), une communauté de brevets (patent pool) qui a permis à plus de 60 entreprises de fabriquer des avions sans craindre des procès pour contrefaçon. Ce patent pool a incité les fabricants d’avion à se concentrer sur la qualité de leurs aéronefs, et non sur la compétence de leurs avocats en propriété intellectuelle. D'autres pools ont été créés pour de nombreuses technologies dont la radio ou l’énergie nucléaire.

Ce modèle éprouvé est aujourd'hui soutenu par l'ONG Knowledge Ecology International, qui propose pour une meilleure diffusion de la connaissance de mettre en place une règle de responsabilité, où les entreprises seraient libres d’agir, à condition de verser de l’argent à un fonds pour rétribuer les titulaires de brevets. Par exemple, dans le domaine de l’électronique grand public, une entreprise pourrait fabriquer le produit qu’elle désire, tant qu’elle verse 6 à 10% de son chiffre d’affaire à ce fonds. L’argent serait réparti entre les différents titulaires de propriété intellectuelle, selon une clef décidée par un arbitre indépendant<ref>Jamie Love, directeur général de Knowledge Ecology International, traduit par Florent Latrive. Google/Motorola: la preuve que le système des brevets est en panne. Libération, 16/08/11</ref>.

L'idée est intéressante pour limiter les guerres de brevets mais, positionnée trop en aval du processus, elle n'apporte pas de solution au mur de l'invention collective.

Sortir de l'opposition

Puisque le débat qui oppose "invention individuelle" et "invention collective" ne trouve pas de solution, pourquoi ne pas sortir de cette opposition en cherchant leur complémentarité ?

Les chercheurs ont observé ces complémentarités, qui sont variables. Un inventeur individuel peut être à l'origine d' un procédé qui sera amélioré pendant un siècle par un collectif.

En 1886 Paul Héroult invente le procédé électrolytique pour la production de l’aluminium, le brevète et crée l'entreprise Pechiney. Jusqu’aux années 1970-80, ce sont les ingénieurs, en coopération avec les chimistes du laboratoire de contrôle, qui font de la recherche de procédés nouveaux et d’amélioration des procédés. À l’intérieur de l'usine, une partie des cuves de production d’aluminium est dévolue à la recherche de procédés, mais on est incapable de comprendre, de modéliser ce qu’il se passe dans une cuve d’électrolyse. L’entreprise organise une compétition entre les lieux de production et il y avait un prix de la meilleure cuve d’électrolyse, le prix du meilleur métal produit et c’est ce collectif d’ingénieurs qui est devenu l’agent innovateur permanent de cette filière industrielle.

Symétriquement un collectif inventif peut révéler a posteriori les mérites des inventions individuelles.

Au début des années 1980 le CNRS découvre le Taxotère qui est une molécule deux fois plus efficace que le Taxol pour soigner certains cancers. Le laboratoire informe l'industriel Rhône-Poulenc Rorer et signe des contrats segment par segment afin de garder une possibilité de breveter des résultats complémentaires. Un collectif de chimistes, académiques et industriels, poursuit les recherches jusqu'à mettre au point le procédé complet de production. Là, on retrouve méticuleusement les apports des uns et des autres pour faire valoir et protéger les droits individuels.

La complémentarité des inventivités individuelle et collective n'est pas une affaire de science. Dans le cas de l'aluminum, la collaboration fonctionne en absence de science, dans le cas du Taxotère la collaboration fonctionne au contraire autour d’une discipline scientifique. Le point commun de ces deux expériences, c'est que l'organisation de la collaboration s'est inventée au fur et à mesure, à l'inverse de la volonté de contrôle des pilotages classiques de la R&D et de l'innovation, qui altèrent l’indépendance et la créativité des chercheurs.

Il existe donc de multiples chemins d'organisation qui vont de la découverte à l’innovation au-delà d’un discours dominant, très construit par les firmes elles-mêmes et relayé par les médias ou les structures gouvernementales. L’étude des historiens montre la complémentarité nécessaire des savoirs, des pratiques, des milieux et des hommes et qui soulignent que la créativité répond à un subtil équilibre entre l’individuel et le collectif, loin des conventions organisationnelles<ref>Muriel Le Roux. Invention collective, communautés inventive. Rendez-vous de l’histoire, Blois, 7 octobre 2017</ref>.

Mesurer chaque contribution

Après le consortium et le fond de brevets, Philippe Beraud et Franck Cormerais proposent donc une troisième idée.

Ils font tout d'abord l'hypothèse que, dans la création collective, la valeur des contributions n'est pas marchande, elle est sociétale : "L’identification de l’ordre de grandeur qui permet de qualifier la nature des échanges entre les contributeurs nécessite une nouvelle interprétation de la valeur, qui peut être comprise comme la recherche d’une approche en terme de valeur sociétale. On retrouve une préoccupation assez semblable dans les travaux critiques sur la mesure de la richesse et les nouveaux indicateurs<ref>Philippe Beraud, Franck Cormerais. Économie de la contribution et innovation sociétale. Innovations 2011/1 (n°34), p. 163-183. DOI 10.3917/inno.034.0163 p.172</ref>

Une économie de la contribution se serait donc ni une économie marchande, ni même une économie de la demande, mais une économie néanmoins créatrice de richesses. "La fonction de contribution, en mettant en relief la nécessité d’un nouvel ordre de grandeur et de nouveaux instruments de mesure, introduit à la construction d’une économie humaine, une économie de la personne au sens de Perroux, où la mobilisation des ressources et des services productifs s’effectue en fonction d’objectifs définis de manière délibérative. De ce point de vue, la fonction de contribution est inséparable d’une nouvelle définition de la valeur et de l’innovation. [...] L'économie de la contribution, en faisant de la valeur sociétale le fondement de la mesure de l’activité, retrouve le sens du processus de création collective défini par Perroux. Il manque encore à ce principe d’évaluation un compte de création collective qui permette de retracer les indicateurs de la contribution, au même titre que les recherches sur les indicateurs alternatifs tentent d’instituer une autre manière de mesurer la richesse<ref>Philippe Beraud, Franck Cormerais. Économie de la contribution et innovation sociétale. Innovations 2011/1 (n°34), p. 163-183. DOI 10.3917/inno.034.0163 p.180</ref>.

Selon les chercheurs, "la fonction de contribution doit permettre d’établir un rapport entre les entrées et les sorties de la matrice participative. Plus la contribution est importante, plus les variables de la fonction permettent de faire progresser le montant de la valeur créée. Reste ainsi à prendre en compte la contribution relative des facteurs, sans pouvoir s’appuyer sur une structure de coûts et un système de prix relatifs qui demeurent propres à la marchandise"<ref>Philippe Beraud et Franck Cormerais. Économie de la contribution et innovation sociétale. Innovations 2011/1 (n°34), pages 163 à 183</ref>.

Mettre en oeuvre cette idée n'est donc pas une mince affaire. Il faudrait trouver un moyen de tracer toutes les contributions dans le processus de l'invention collective, en mesurer la valeur autrement qu'avec un prix ou un équilibre entre une offre et une demande, et définir des objectifs de manière collaborative. On est loin des modèles économiques connus.

Explorer l'organisation du collectif

De l'intuition à l'exploration

Ce n'est pas la première fois que la science bégaye face à phénomène décisif. Les grandes avancées sont souvent le fruit de ruptures après de longues hésitations. Il a fallu deux siècles pour que l'Eglise accepte l'idée de l'héliocentrisme proposée par Copernic au début du XVIème siècle. Il a fallu du temps pour que Descartes impose la raison à la foi ou pour que Newton impose qu'un principe qui dépasse l'entendement - l'action à distance de la gravité - puisse améliorer l'intelligibilité de la nature. Il a fallu des dizaines d'expéditions maritimes le long de la côte ouest de l'Afrique pour que Vasco de Gama ouvre la porte des Indes à la fin du XVème siècle.

Il a fallu aussi une longue succession de crashes d'avions prototypes avant de franchir le mur du son en 1947. Ceux qui ont vu le film L'étoffe des héros se souviennent peut-être des noms prestigieux du X-1 et de Chuck Yeager pour être le premier appareil et le premier homme à avoir franchi le mur du son. Cet exploit a été le résultat d'un infatigable cycle entre bancs de test, prototypes, observations et intuitions scientifiques. Ailerons spéciaux pour contrer les effets du durcissement des commandes, géométrie renforcée de la voilure pour supporter l'onde choc, nez en pointe pour répartir la charge aérodynamique, chaque version améliore les précédentes. Mais cette combinaison n'a pu être validée qu' a posteriori.

Nous en sommes à ce stade : même si les caractéristiques essentielles sont peut-être déjà identifiées, il faut encore trouver la bonne combinaison pour passer le mur de l'invention collective. Lorsque la science ne progresse plus vient le temps des explorateurs.

Quirky

En 2009, la société Quirky commercialise une multiprise pivotante qui se vend en millions d'exemplaires. Son originalité : autour d'un premier inventeur, une communauté de milliers de contributeurs participe au succès. Quirky réussit à faire démarrer un processus d' invention collective jusqu'à la commercialisation d'un premier produit et à répartir la recette entre tous les contributeurs. En quelques années, la start-up est parvenue à réunir une communauté de plus d'un million de membres, inventeurs, partenaires industriels, makers, designers et clients potentiels, ayant mis en œuvre et testé plus de 280 000 projets<ref>Sylvain Arnulf. Quirky, pionnier du crowdsourcing et des objets connectés, dépose le bilan. L'Usine Digitale, 24 septembre 2015</ref>. Son concept de production collaborative séduit les investisseurs, qui apportent 185 millions de dollars. Mais le moteur cale. Quirky ne trouve pas son business model et finit par jeter l'éponge en 2015.

Que retenir de cette expérience ? Les outils massivement collaboratifs en ligne sont opérationnels. On ne présente plus Wikipedia ni les plate-formes open source qui ont permis de construire Android, ni les agendas partagés, les textes ou tableaux avec Google Suite. C'est au tour maintenant des outils de co-création, comme Figma ou Milanote qui permettent de partager dessins et organisation d'idées.

Les outils de traçage des contributions et le principe de répartition de la recette en fonction de ces traces est acceptable par la communauté. En revanche, initier un processus avec une invention déjà identifiée est sans doute un point bloquant.

Les DAOs

Les organisations décentralisés (Decentralized Autonomous Organization ou DAO) apparaissent en avril 2016. En réaction à la centralisation des GAFAs, les DAOs favorisent les relations économiques directes entre développeurs, créateurs et consommateurs, et mettent l'accent sur l'expérience de l'utilisateur plutôt que sur son attention. La valeur économique créée est répartie entre tous ces participants, fondateurs, investisseurs, partisans, dépositaires, opérateurs et consommateurs, en veillant à ce que chaque contributeur soit rémunéré pour ses efforts.<ref>Kik Messenger.Kin Whitepaper. Juillet 2017</ref>. Elles ne rémunérent pas les contributeurs au travers de la publicité ou du transfert de données personnelles, mais pour la valeur créée<ref>Jeremy Epstein. The ‘reverse ICO’: How existing businesses will start tokenizing. VentureBeat, 16 août 2017</ref>.

Certaines DAOs ont un intérêt particulier au titre de l'intelligence collective. Synereo et Qrator, qui veulent concurrencer respectivement Facebook et Youtube, rémunèrent les apports de contenu par des crypto-monnaies. UjoMusic partage les revenus d'un téléchargement de musique entre les artistes et ingénieurs du son, selon une clé de répartition prédéfinie entre eux. Colony et Backfeed définissent la clé de répartition en fonction des votes et distribuent des tokens pour évaluer les valeurs relatives des contributions <ref>Colony. Colony Beta Overview</ref>.

Comme Quirky, ces DAOs organisent efficacement la co-création et la répartition des revenus lorsqu'elle est prédéfinie ou mesurable directement par le nombre de pouces levés. En plus de Quirky, leur processus n'est pas nécessairement amorcé par une invention prédéfinie.

En revanche, le mode d'évaluation entre pairs ne fonctionne pas. Les participants ont peur d’être jugés, refusent d’évaluer les autres, contestent les critères, ne veulent pas y passer du temps<ref>Hubert Guillaud. Entreprises libérées ! Pas si simple. Linkedin, 9 juin 2016</ref>.

Pour éviter les votes, DAO.casino les remplace par la mesure de leur usage. Quiconque fournit un morceau de logiciel fonctionnel reçoit automatiquement des tokens<ref>EOA</ref> proportionnellement à l'usage de ce logiciel<ref>DAO casino Whitepaper. 27 juin 2017</ref>.

Alis et Matryx appliquent ce principe à d'autres types d'oeuvres collectives comme les magazines<ref>Alis Whitepaper. Alis, septembre 2017</ref> ou les processus d'innovation collective<ref>Matryx Whitepaper. Matryx, septembre 2017</ref> plutôt que compétitive <ref>Artoken whitepaper. Artoken, septembre 2017</ref>.

Steemit

Cette piste s'avère prometteuse : l'objectivité et la rapidité des algorithmes doit se substituer à la subjectivité et la lourdeur des votes, à condition qu'ils restent équitables qu'ils résistent à la fraude.

Pour aller plus loin, la plateforme de blogging Steemit fonde son algorithme de rétribution des contributeurs sur le nombre de pouces en haut et en bas apportés par les votants. La qualité de ces votes est récompensée et calculée en fonction de leur rapport aux rétributions finales. Ceux qui agrègent les contenus et les commentateurs sont également rémunérés<ref>Steem. Whitepaper. Août 2017</ref>. Le mécanisme permet donc la co-création, tout en s'assurant que chacun sera équitablement rémunéré<ref>Primavera De Filippi What Blockchain Means for the Sharing Economy. HBR, 15 mars 2017</ref>.

Kik

Kik est un réseau social qui enregistre plus de 200 millions d'utilisateurs, était valorisé plus d'un milliard de dollars lors de son dernier tour de table et dispose encore d'une crédibilité financière importante. Son fondateur voit dans le modèle de Steemit un moyen de sortir de l'économie du gratuit dans laquelle "veulent toujours nous ramener les GAFA". Mais ce moyen a besoin selon lui de la force d'un écosystème d'applications solidarisées par une crypto-monnaie unique.

Une plate-forme d'applications, DAOs ou non, permettrait ainsi d'atteindre une masse critique de services payants en crypto-monnaie et dépasser le cadre trop étroit de la publicité<ref>Erin Griffith. Kik founder plots a rebel alliance against facebook death star. Wired, 18 mai 2018</ref>. La crypto-monnaie, le Kin, pourrait se gagner de centaines de manières différentes. Filecoin permet de partager sa capacité de stockage dans le cloud<ref>Filecoin Whitepaper. Filecoin, août 2017</ref>. Substratum rémunère en jetons le partage de capacités d'ordinateur<ref>Substratum WhitePaper. Substratum, Août 2017</ref>, Internxt celui de l'informatique de réseaux<ref>Internxt Whitepaper. Internxt, septembre 2017</ref>, Wepower celui de l'énergie électrique<ref>Wepower whitepaper. Wepower, août 2017</ref>, Maecenas la co-propriété d'oeuvres d'art<ref>Maecenas Whitepaper. Maecenas, septembre 2017</ref>, Swarm celles de parcs immobiliers ou d'installations solaires<ref>Swarm whitepaper. Swarm, septembre 2017</ref>. BitJob est un site de jobs d'étudiants <ref>Bitjob Whitepaper. Bitjob, septembre 2017</ref>, TokenStars finance les futurs champions de tennis <ref>Tokenstars Whitepaper. TokenStars, septembre 2017</ref>. Tesseract et Pack’n’Drive partagent l’usage de véhicules, avec un paiement à l’utilisation, et des mini-contrats d’assurances. SystèmeX et La Zooz permettent le co-voiturage<ref>Jessica Gourdon. La « blockchain » ouvre le champ des possibles pour la « smart city ». Le Monde, 27/9/17</ref>.

Plus orienté vers l'intelligence collective, Qurito est une plate-forme de questions/réponses <ref>Qurito Whitepaper Octobre 2017</ref>. Ellcrys encourage la contribution à des programmes open source. Everipedia et Lunyr sont des Wikipedia rémunérés en crypto-monnaie<ref>Medium. 11 mars 2017</ref><ref>Whitepaper. Lunyr, juillet 2017</ref>. Crowdholding organise des communautés d'idées pour soutenir les start-up<ref>Crowdholding whitepaper. Crowdholding, septembre 2017</ref>. Les utilisateurs pourront ainsi gagner des crypto-monnaies avec leurs contributions (articles, commentaires, tri, sélection, réponse à des questions), mais aussi en fournissant d'autres contenus (audio, video, photo) ou des services premium (groupes privés payants, jeux, applications)<ref>Kik Messenger.Kin Whitepaper. Juillet 2017</ref>.

Telegram

En revanche Kik n'est peut-être pas le meilleur candidat pour faire émerger cet écosystème. Le lancement de Kin est laborieux, gêné par les pouvoirs publics et par le gendarme de la bourse américain, qui lui reproche de s'être présenté comme un jeton utilitaire et non comme un actif financier<ref>Paul Vigna. Are ICO Tokens Securities? Startup Wants a Judge to Decide. WSJ, 27 janvier 2019</ref><ref>SEC. Investor Bulletin : Initial Coin Offering.

Investor, 25 Juillet 2017</ref><ref>Alastair Sharp. Canada regulators say most crypto currency offerings need oversight. reuters, 25 août 2017</ref><ref>Kshitish Balhotra. Protostarr ICO shut down by SEC. Cointelegraph, 7 septembre 2017</ref>. Par ailleurs, la croissance de Kik est en panne<ref>Kurt Wagner. Kik Messenger is no longer growing. recode, 29 septembre 2016</ref>. Avec Kin, le réseau social est peut-être  tout simplement en train de jouer à quitte ou double<ref>Shona Ghosh. An Israeli entrepreneur thinks 'Kik is not doing great today' but invested in its $50 million ICO presale anyway. 2sept 2017</ref>.

Telegram est un de ses gros concurrents, qui fait partie des 10 premiers réseaux sociaux. En plus du modèle de Kin, il annonce un app store, un annuaire et un "VPN" pour garantir l'anonymat<ref>Victoria Castro. Tout savoir sur la blockchain Telegram. Numerama, 19 février 2018</ref>. Mais surtout, Telegram a réalisé une levée privée de 1,7 milliards de dollars. De quoi rassurer et inciter une migration massive de DAOs sans son écosystème. A moins qu'un acteur plus puissant encore ne s'invite dans la partie.

Facebook

Le Facebook Coin est en cours de préparation. Bien qu'il n'y ait pas encore eu d'annonce officielle au moment où nous écrivons ces lignes, les rumeurs sont persistantes et convergentes<ref>Andrew Ancheta. Get Ready For Facebook Coin. Crypto Briefing, 12 mai 2018</ref>. Parmi les hypothèses les plus probables, les premiers services offerts seraient des services de paiement de smartphone à smartphone comme le chinois WeChat. La blockchain viendrait dans un deuxième temps pour permettre aux utilisateurs d'avoir davantage de contrôle sur leurs données et éviter un nouveau scandale tel Cambridge Analytica. L'utilisation du Facebook Coin en tant que token pour attirer des milliers de développeurs dont la rémunération serait distincte des seuls revenus publicitaires<ref>Jaroslav Kacina. Op Ed: Facebook Is Moving Into Blockchain: How Might This Play Out?. bitcoin Magazine, 18 Mai 2018</ref> est moins claire. Cependant, la seule puissance économique de Facebook redynamisera les DAOs et leurs écosystèmes qui verront dans le Facebook Coin un consolidateur naturel puissant de ce nouveau marché.

D'autres opérateurs pourraient aussi tenter l'aventure, comme Twitter, Medium, SoundCloud<ref>Shona Ghosh. An Israeli entrepreneur thinks 'Kik is not doing great today' but invested in its $50 million ICO presale anyway. 2sept 2017</ref>, qui ne craignent pas de désorganiser le marché publicitaire. Ou encore Spotify, qui a déjà racheté Mediachain pour blockchainiser la répartition des royalties aux artistes <ref>Sarah Perez. Spotify acquires blockchain startup Mediachain to solve music’s attribution problem. Techcrunch, 26 avril 2017</ref>, voire Google lui-même, qui ne pourrait pas faire l'impasse sur de tels enjeux. Une vingtaine de crypto-monnaies de taille internationale pourraient émerger <ref>Ted Livingston in Brent Davis Kik’s CEO thinks digital cash is as history-making as the cellphone. The Record, 15 septembre 2017</ref>.

Ces crypto-monnaies feront éclore une économie en ligne intermédiée par des milliers d'applications mettant à profit les bénéfices de la crypto-monnaie : micro-transactions, transfert de smartphone à smartphone, coût nul de la transaction, etc. Les applications d'échanges de connaissances - blog, messagerie, question/réponse, wiki, communautés d'idées, outils collaboratifs - seront autant de media de l'invention collective.

L'invention collective : la révolution

Franchir le mur de l'invention collective

Même si le scénario n'est pas encore évident, il est raisonnable de penser que le mur de l'invention collective sera franchi dans les prochains mois grâce à la combinaison des éléments suivants :

  • Le traçage de toutes les contributions permet de conserver la mémoire de la paternité des auteurs et inventeurs pour calculer les clés de répartition de droits dans des propriétés intellectuelles collectives
  • La valeur de ces contributions se mesure en fonction d'une utilité et non d'un prix, d'un bénéfice pour un utilisateur et non d'un équilibre marchand entre une offre et une demande
  • Les algorithmes analysent les traces pour calculer l'utilité de chaque contribution à l'oeuvre collective, définir les clés de répartition et rémunérer chacun a posteriori en proportion des fruits marchands de cette oeuvre
  • La taille de l'écosystème permet de valoriser les produits de l'invention collective, de retirer des revenus au-delà du seul marché publicitaire, de stabiliser la valeur du token pour donner aux contributeurs des perspectives de revenus et les inciter à poursuivre leurs efforts sans crainte de perdre les fruits de leur travail

Traçage, valeur utile, algorithmes, taille critique : voilà la recette qu'il fallait trouver pour fendre les turbulences qui faisaient jusqu'alors se crasher les collectifs inventifs.

Le mur de l'invention collective étant franchi, elle passe de l'artisanat au stade industriel et ouvre de nouvelles et gigantesques perspectives à l'économie de la connaissance. Celle-ci a débuté avec l'écriture, elle s'est développée avec les bibliothèques, l'imprimerie, l'encyclopédie et les organisations collaboratives, mais elle n'avait jamais établi sa jonction avec l'économie industrielle.

Avec le franchissement du mur de l'invention collective s'ouvre une nouvelle ère débutant par de profondes transformations économiques.

L'avènement du cerveau mondial

Rappelons le dilemme auquel était confronté l'économie de la connaissance : optimiser la production de la connaissance impliquait d'en rémunérer correctement les coûts, et donc de fixer un prix élevé. A l'inverse puisque que le coût marginal d’usage de la connaissance est nul, l’efficience maximale dans son utilisation implique qu’il n’y ait pas de restriction d’accès et que le prix d’usage soit nul.

Ce dilemme a historiquement été adressé de deux manières :

  • La recherche publique, qui mettait le coût de production de la connaissance à la charge de l'Etat.
  • Le droit d'auteur et le brevet, qui donnaient au producteur une exclusivité temporaire pour rentabiliser son investissement avant de rendre la connaissance publique pour un prix nul.

Malgré leurs aménagements, dont les consortium et les fonds de brevets, ces approches n'ont jamais résolu ce dilemme. Avec le franchissement du mur de l'invention collective :

  • Les applications collaboratives créent des co-propriétés intellectuelles massives, qui relèvent moins du consortium que de l'oeuvre collective
  • La notion juridique d'oeuvre collective est questionnée d'une part par le mixte des contributions relevant de la créativité littéraire ou industrielle ; d'autre part par la présence d'un traçage qui permet d'attribuer chaque contribution à son auteur
  • La complémentarité entre invention collective et individuelle n'est plus fortuite mais organisée
  • Le brevet ne s'oppose plus à la dynamique de l'invention collective. Les contributions publiques ne sont en effet pas susceptibles d'être appropriées par un tiers, et les contributions privées font l'objet d'une co-propriété industrielle traçable.
  • Le travail collectif n'est plus aliénant. Selon Philippe Beraud et Franck Cormerais, "en faisant des ouvrages et des oeuvres les supports d’une médiation qui assure la communication avec autrui, la création collective devient la condition d’une désaliénation sociale où le dialogue permet de retrouver un sens de l’homme et d’une économie humaine et où la reconnaissance permet de qualifier les différentes manières d’être ensemble. L’économie de la contribution, en se construisant comme une économie de la durée, ouvre donc sur la vision d’une « société du plein développement humain », qui confère une autre légitimité à l’innovation<ref>Philippe Beraud, Franck Cormerais. Économie de la contribution et innovation sociétale. Innovations 2011/1 (n°34), p. 163-183.

DOI 10.3917/inno.034.0163 p.175</ref>. Dans le cadre d’une mobilisation générale des ressources cognitives, l’économie de la contribution devrait s’imposer de plus en plus comme un modèle d’innovation qui permet de repenser les relations entre technologies informationnelles et travail, telles qu’elles se déploient dans l’interconnexion et l’interopérabilité des réseaux qui structurent l’évolution des formes nouvelles d’activités professionnelles<ref>Philippe Beraud, Franck Cormerais. Économie de la contribution et innovation sociétale. Innovations 2011/1 (n°34), p. 163-183. DOI 10.3917/inno.034.0163 p.177</ref>.

Le cerveau mondial, qui était déjà interconnecté et collaboratif, dépasse le dilemme de l'économie de la connaissance pour devenir véritablement collectif.

Contributions utiles vs. produits dérivés

La financiarisation de l'économie nous avait habitués à un transfert de la valeur en aval des processus économiques, par exemple dans les produit financiers dérivés. L'ubérisation nous avait habitués à ce que les grandes plate-formes fasse travailler la multitude pour moissonner les fruits au seul profit d'une poignée d'actionnaires. Wikipedia, qui ne devait son succès qu'au bénévolat de ses contributeurs, était la première source de revenus publicitaires pour les moteurs de recherche. L'immense valeur créée par les scientifiques à l'origine des protocoles d’Internet (TCP/IP) et du web (HTTP) a fait la fortune des GAFA, tandis que la grande majorité de ces chercheurs en a tiré très peu de gains financiers.

Avec le franchissement du mur de l'invention collective, il faut s'attendre à un grand retour de balancier et du transfert de la valeur en amont des processus économiques.

  • La valeur utile de chaque contribution n'est plus gratuite, l'ADN, qui contient l'innovation en puissance, vaut beaucoup plus cher que les fruits de l'innovation
  • Le mécanisme de transfert de cette valeur peut s'effectuer en quelques mois. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler la compétition à mort des satellites de télévision dans les années 2000. Entre TPS (groupe TF1) et Canal Satellite (groupe Canal+), les nouveaux abonnés choisissaient celui qui apportait les meilleurs exclusivités pour le foot. Les enchères entre les groupes pour obtenir ces droits s'envolèrent. Qui emporta la compétition ? Les joueurs de foot, dont les salaires ont explosé.
  • Les précurseurs de ce transfert de valeur ont été les ICOs. Il s'agit d'une méthode de levée de fonds, fonctionnant via l’émission de tokens durant la phase de démarrage d’un projet, qui permet d'en retirer d’autant plus de bénéfices que les acheteurs en anticipent une forte utilisation dans l'avenir<ref>ICO, un changement de paradigme. ICO Mentor, 22 août 2017</ref>. * Les indicateurs des enjeux de cette valeur sont les guerres de brevets, qui les ont quelquefois valorisés en milliards, et les patent trolls. Ces sociétés de juristes qui ont la détestable réputation d'extorquer -légalement- des fonds à des grands groupes contrefacteurs de leurs brevets peuvent aussi être vus comme de simples spéculateurs, qui prospèrent sur une anomalie de marché : l'invention est aujourd'hui largement sous-valorisée.

Lorsque l'économie commencera à considérer l'invention à sa juste valeur, celle-ci sera de plus en plus courtisée au bénéfice des inventeurs, contributeurs d'inventions collectives ou inventeurs individuels, et aux dépens des produits dérivés.

Economie de la contribution vs. économie du partage<ref>Vincent Lorphelin, Jean-Pierre Corniou, Christian Saint-Etienne. Economie du partage ou hypercapitalisme ?. Le Monde, 4/02/2016</ref>

Face à la prédation du travail gratuit par les GAFA, l'idée de s’inspirer des industries créatives comme celles des jeux vidéo ou du cinéma, dont la production est monétisée par la propriété intellectuelle, était déjà proposée par Maurice Lévy, PDG de Publicis, dès 2006. Bernard Stiegler avait donc proposé le principe d'un revenu contributif. Celui-ci devait s'ajouter au revenu universel, qui ne crée aucune dynamique positive. Le revenu contributif, accompagné par l’extension progressive du régime des intermittents à l’ensemble de la population, devait être un revenu conditionné à la transmission de savoirs, savoir-faire et savoir-être<ref>Bernard Stiegler Le revenu contributif et le revenu universel. Association Multitudes, 2016/2 n° 63 | pages 51 à 58</ref>.

Mais le franchissement du mur de l'invention collective introduit la puissance et l'agilité de l'économie libérale. Les nouveaux mécanismes sont à double détente, pour que le bénévolat initial puisse être rétribué équitablement dans le cas de sa monétisation indirecte, sans recours nécessaire à l'Etat. Mais ils peuvent aussi être pilotés par lui, et s’adosser à de larges fonds souverains de propriété intellectuelle, sur le modèle déjà expérimenté de France Brevets, pour collecter des montants substantiels de redevances au lieu d’impôts.

Token économie vs. capitalisme

La révolution d'internet a apporté à ses débuts le rêve d'une société de l'information, qui est progressivement devenu réalité avec le web, Wikipedia et les moteurs de recherche, même si on en a aussi vu les limites avec les fake news et la manipulation de l'information. De manière équivalente les « whitepapers » des DAOs, précurseurs de la token economy, apportent avec elle le rêve d'une nouvelle économie qui doit réparer les erreurs du capitalisme :

  • le capitalisme est inégalitaire, et les états deviennent impuissants face à la déterritorialisation des plateformes pour les réguler. La token économie promet de décentraliser et répartir la richesse.
  • le capitalisme est anti-écologique, car il produit des richesses en consommant la terre. La token économie promet de produire des richesses grâce à l'invention et l’intelligence collective
  • le capitalisme oblige les entreprises à servir leurs seuls actionnaires. La token économie promet aux entreprises de prospérer si elles servent leur écosystème
  • le capitalisme encourage l’appropriation excessive des communs et des externalités positives. La token économie promet d’organiser des co-propriétés massives entre communs et propriété privée.
  • le capitalisme dévalorise ce qui n’apparaît pas rentable. La token économie promet de valoriser les fondations de la rentabilité future : connaissance, créativité, invention, conception, protocole, projet, collectif, innovation, réseau
  • le capitalisme est soumis à la tyrannie du court-terme. La token économie promet de valoriser le long terme
  • le capitalisme additionne les valeurs ajoutées. La token économie multiplie les valeurs utiles
  • le capitalisme fabrique des entreprises géantes rendues ingouvernables par leur taille. La token économie promet d'instrumenter la collaboration pour favoriser les structures à taille humaine et leur bonne gouvernance
  • le capitalisme réduit l’économie au marché et assimile la valeur au prix. La token économie promet d'inclure l’économie non marchande et de reconnaître la valeur utile de chaque contribution
  • le capitalisme, producteur de richesse financière, considère la responsabilité sociale et environnementale comme une contrainte. La token économie promet de produire des richesses sociales et environnementales en plus des richesses financières


Le progrès des XIXème et XXème siècle a accompli de nombreuses promesses. Il a sorti de la misère deux milliards de personnes, réduit les grandes épidémies, augmenté l'espérance de vie et apporté du confort. L'ère qui s'ouvre promet d'accomplir une nouvelle série de grandes promesses.

La France dans la révolution de l'invention

Une menace exceptionnelle

Les GAFA maîtres du monde

Les géants sont utilisés comme tête de pont de l'influence mondiale des pays dont ils sont issus. Comme des corsaires moderne, les GAFA et les BATX arraisonnent les marchandises qui passent et perçoivent de force des droits de passage. Chine et les États-Unis se partagent le monde comme l'Espagne le Portugal se partage à l'Afrique et l'Amérique du Sud au XVIe siècle. Ou, comme Roosevelt et Staline se sont répartis les territoires à Yalta. Cette fois-ci, nous ne sommes pas invité à la table de négociation. C'est nous qui sommes au menu. Les ambitions politiques des nouveaux seigneurs de l'économie sont de plus en plus claires<ref>Laurent Alexandre. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? Jean-Claude Lattès, 2019, p.49</ref>. De fait, l'union européenne est devenu une colonie numérique américaine pour la gestion de ses données et le champ d'affrontement des géants numérique chinois et américain dans l'intelligence artificielle et la 5G<ref>Christian Saint-Etienne. Trump et Xi Jingping, les apprentis sorciers. L'Observatoire 2019, p.147</ref>. Les règles essentielles qui structurent désormais notre économie et nos rapports sociaux émane moins des parlement que des plates-formes numériques. L'activité fébrile des cabinets ministériels ne sert qu'à gérer les affaires courantes. Le code des plates-formes numériques et la nouvelle loi, et nous ne faisons pas partie de ce qu'ils écrivent. Que pèsent nos lois sur les médias par rapport aux règles de filtrage établi par Google et Facebook qui sont devenu « les château-d'eau médiatiques » du monde ? Que pèse le droit de la concurrence face à l'IA d'Amazon ? Que pèsera demain le code de la santé publique face aux algorithmes de Deepmind-Google, Amazon ou de Baidu, qui seront incontournables en IA médicale ?<ref>Laurent Alexandre. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? Jean-Claude Lattès, 2019, p.109</ref>

L'innovation est désormais dans les mains des géants du numérique et plus seulement des Etats. Le pouvoir politique se fragmente avec l'émergence de nouveaux décideurs. Le politique n'est plus dans le cockpit. Il est de plus en plus assimilable à l'hôtesse se chargeant de notre confort plutôt que le pilote qui maîtrise le voyage<ref>Laurent Alexandre. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? Jean-Claude Lattès, 2019, p.89</ref>.

Les gagnants de l'économie de l'intelligence artificielle ont produit les gilets jaunes et, s'il n'y avait la démocratie, ils seraient prêt à les abandonner. Le New York Times du 18 novembre 2018 révèle que Yuval Harrari s'est interrogé, lors de son passage dans la Silicon Valley, sur ce que les élites feront des inutiles : « il y a un siècle… les élites ne pouvaient pas tuer les masses, parce qu'ils en avaient besoin. » Mais demain, avec les robots doté d'IA capables de remplacer de nombreux groupes de travailleurs y compris les militaires, comment se comporteront les maîtres du capitalisme cognitif face aux « useless » désespérés par leur inutilité ? Il interprète l'intérêt porté par les GAFA au revenu universel comme un moyen plus doux de traiter la question des « inutiles »<ref>Laurent Alexandre. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? Jean-Claude Lattès, 2019, p.103</ref>.

L'Europe hors-jeu

Les dirigeants européens, y compris ceux qui ont moins de 50 ans, ont un référentiel intellectuel et stratégique ancré dans les années 1970, voir pour les plus doués dans les années 1980 lors de la double émergence de l'informatique et de la globalisation. Ils n'ont pas perçu les trois accélération qui sont en train de faire muter les chaînes de valeur et les avantages comparatifs des nations. Le Roppes sera sous-développés, par rapport aux mutations à l'œuvre en Chine et aux États-Unis, avant la fin des années 2020<ref>Christian Saint-Etienne. Trump et Xi Jingping, les apprentis sorciers. L'Observatoire, 2019 page 133</ref>.

L'économiste Nicolas Bouzou disait récemment : "L'un de mes amis, tout juste revenu d'une année passée en Asie, me faisait remarquer que l'Europe semblait s'être spécialisée dans les analyses intellectuelles et la morale, comme en témoigne la prolifération de comités d'éthique sur le numérique, la robotique et l'intelligence artificielle. Voilà une spécialisation confortable, éventuellement un peu lucrative, mais qui rend l'Europe plus ridicule que puissante. Regardons la réalité en face : dans les secteurs clefs de cette troisième révolution industrielle qui va façonner le XXIe siècle, l'Europe est quasiment absente. Le classement des 20 principales valorisations boursières mondiales dans ces domaines fait froid dans le dos : 11 sont américaines (Apple et Amazon en tête) et 9 sont chinoises (Alibaba est suivie par Tencent). L'économie européenne reste rivée dans le passé. En revanche, elle n'est pas absente des débats sur l'avenir. La plupart de nos intellectuels, en France et en Allemagne surtout, dissertent sur les dangers de l'intelligence artificielle le jour où elle se retournera contre nous, les risques du tout-numérique pour la vie privée, la soi-disant nécessaire appropriation des données par les individus... Autant de sujets certes passionnants"<ref>Nicolas Bouzou. L'Europe de vient un vaste Café de Flore. L'Express, 17 juillet 2018</ref>.

Le rêve de la startup nation

Que faut-il faire ? Selon Jean Tirole, Prix Nobel d'Economie, "l’innovation vient de plus en plus des startups".

Emmanuel Macron veut donc que la France devienne une nation de startups <ref>Macron au salon VivaTech pour tracer sa feuille de route technologique. AFP, 15 juin 2017</ref>. Cependant les GAFAM ont construit une clôture de 52.000 brevets en 5 ans<ref>The 'big 5' patent report. CB Insight 2017</ref> pour défendre l'accès aux futurs marchés du numérique. Avec seulement trois d'entre eux, Apple avait obtenu une condamnation de Samsung en milliards de dollars. Comment imaginer que des startups françaises aient la moindre chance ? La French Tech s'enorgueillit d'être la première délégation mondiale du CES de Las Vegas en termes de startups<ref>Maud Petitgars. #FRENCHTECH Les 13 startups françaises incontournables du CES 2017. Maddyness, 3 janvier 2017</ref> et se réjouit de ses contacts prometteurs avec des grands groupes<ref>Objets connectés: la "French Tech" profite de la vitrine de Las Vegas. Le Parisien, 5 janvier 2017</ref>. Pourtant le vol des idées fait partie du top 5 des mauvaises pratiques de ces grands groupes<ref>Thierry Charles. [Formalisation des relations contractuelles pour les contrats de sous-traitance : la « blind » est fixée à 500 000 euros !] Cercle Montesquieu, Mai 2016</ref>, les géants américains et chinois se conduisent en prédateurs des start-up qui peuvent les concurrencer<ref>Christian Saint-Etienne. Trump et Xi Jingping, les apprentis sorciers. L'Observatoire 2019, page 127</ref> et la barre pour défendre leurs droits est trop haute pour les jeunes sociétés : de 500 000 à 4 millions de dollars par litige<ref>Marie-Gabrielle Plasseraud. Les patent trolls, mauvais génies du monde des brevets. IRPI, 2008</ref><ref>The Broker Rundown. RPX, mai 2016</ref>. Les startups sont pillées. Pire encore, elles sont des contrefacteurs sans le savoir, jusqu'au jour où elles reçoivent un courrier d'huissier. Par souci de discrétion 90% des actions en contrefaçon font l'objet d'une transaction. Mais leur part la plus visible, initiée par les "patent trolls", concerne à elle seule une startup sur trois<ref>Pierre Breesé. Patent troll vs Start-up : l'expérience américaine. Blog, 31 janvier 2013</ref>. Les startups pensent que leur agilité et rapidité les sauveront. Le mantra du "first takes it all" est dans toutes les têtes, alors qu'il est contredit par les faits : Google, Facebook et Apple n'ont pas été les premiers moteur de recherche, réseau social ni fabricant de lecteur MP3<ref>Frédéric Fréry. L'avantage au premier entrant, c'est une fadaise. Xerfi Canal, juillet 2015</ref>. Devant ces réalités écrasantes, comment ne pas penser que la "startup nation" ne soit qu'une lubie sans lendemain ?


Une culture du brevet déplorable

Les licornes révèlent les carences du brevetage

À l’exception du trio Devialet, Sigfox et Criteo, la majorité des étoiles montantes de la French Tech brillent par leur absence. Ainsi, pas un seul brevet n’a été déposé au nom de Vente-privée, Doctolib ou encore Happn… les champions du Palmarès 100brevets.tech des Inventeurs viennent pour la plupart du monde académique, à l'instar de Movea, Crocus ou Aledia, trois entreprises issues du Commissariat à l'Energie Atomique et aux énergies alternatives (CEA). Les entrepreneurs issus des laboratoires publics possède naturellement la culture du brevet. Pourquoi les licornes ont-elles à ce point négligé de protéger leurs inventions ? L’explication tient d’abord au droit français, qui ne protège pas les « innovations d’usage ». Or, aux États-Unis, elles sont protégées, les plus célèbres étant probablement le « zoom en écartant de doigts » de l’iPhone. À cet égard, l’exemple de BlaBlaCar est édifiant. Le champion français du covoiturage a vu se refermer le marché américain. BlaBlaCar se heurte au mur de brevets déposés par Uber, Facebook et Apple. La firme à la pomme s’est ainsi attribué la paternité du « covoiturage automatique entre les membres d’un groupe social ». Les licornes tricolores ont sans doute aussi pâti d’un défaut de conseil. Ni BPI France ni l’Institut National de la Propriété Intellectuelle (INPI) ne les ont sensibilisées à la question cruciale des innovations d’usage. « Les deux missions de l’INPI sont contradictoires. D’un côté, il doit développer les brevets français, de l’autre protéger l’invention française à l’étranger. » Pour les entreprises de la French Tech, qui ont par essence une vocation mondiale, la seconde mission était évidemment la priorité. Las, l’INPI s’est trop longtemps concentrée sur la France et ne s’est préoccupée de l’innovation d’usage qu’en 2017. Résultat, les licornes sont mal positionnées par rapport à leurs grands concurrents internationaux. IBM dispose de 90 familles de brevets dans les catégories cible du co-voiturage, suivi par Bosch, Google, Ford, LG, Hyundai, Microsoft, Pioneer, Samsung et Mitsubishi. Dans ces catégories, Blablacar a déposé 2 brevets. De même, IBM dispose de plus de 100 brevets dans la vente évènementielle en ligne et Vente-Privée zéro. Aucune des deux licornes BlaBlaCar et Vente-privée, démunies de brevets, ne s’est développée aux Etats-Unis. Ce n’est pas une coïncidence. Elles se sont heurtées à un mur infranchissable de propriété industrielle. Dans une alliance de courte durée, American Express, détenteur de brevets dans la vente évènementielle, a proposé à Vente-privée de lui faire la courte échelle, mais à un prix exorbitant.

L’Amérique est plus tolérante que l’Europe pour breveter les inventions d’usage, ce qui crée un décalage entre les deux continents, voire une nouvelle forme de protectionnisme. Ces inventions d’usage, comme celles de Vente-privée et BlaBlaCar, mettent en oeuvre des briques technologiques de pointe, mais l’invention réside dans l’originalité de cet assemblage et non dans la technologie elle-même. C’est justement ce que 80% des startups de la French Tech proposent. Il faut arrêter de leur dire qu’elles ne sont pas brevetables. Il faut au contraire les accompagner et les financer pour les breveter aux Etats-Unis.

Le mécanisme du brevetage est mal utilisé

Le marché américain du Numérique est protégé par une lourde barrière de brevets

Dans le parcours du combattant des start-up, une épreuve invisible les attend après une levée de fonds en millions d’euros : leur défense contre une action en contrefaçon aux Etats-Unis. Personne n’en parle, pourtant cette épreuve menace de casser leur dynamique de croissance.

Pour les start-up, la défense contre une action en contrefaçon est un passage obligé

Alors qu’elles commencent à s’étendre aux Etats-Unis, les start-up reçoivent un jour une lettre de proposition de licence, par exemple : « vous récoltez directement les avantages des inventions de la société X. Par conséquent vous pourriez bénéficier d’une licence de brevets. Nous vous invitons à répondre à cette lettre afin de commencer une discussion sur les conditions potentielles d’une telle licence » (1). Bien souvent, cette lettre est ignorée, mais la pression augmente irrésistiblement jusqu’à faire naître chez les investisseurs des inquiétudes sur la pérennité de l’entreprise. Le ressentiment grandit alors, devant le gâchis d’argent dépensé à se défendre au lieu d’investir pour se développer et innover (2). Finalement, la colère éclate contre la propriété industrielle dans son ensemble, souvent ressentie comme nuisible à l’innovation voire dénoncée comme du racket (3). En finissant par accepter la négociation, on se demande alors comment on en est arrivé là. Combien de start-up sont concernées ? Pourquoi n’a-t-on pas été averti plus tôt de ce danger ? Pourquoi personne n’en parle ? A quel moment a-t-on fait une erreur ? Comment celles qui sont passées par là s’en sont-elles sorties ?

La loi du silence règne sur les actions en contrefaçon

En fait, les start-up qui ont rencontré ce problème n’en parlent pas. Pour une raison majeure : 100% des investisseurs en capital-risque indiquent qu’ils pourraient renoncer à investir sur ce seul motif (2). De plus, elles ne peuvent commencer à négocier qu’en ayant signé un contrat de confidentialité qui complique leur défense en gênant leurs échanges d’informations avec leurs partenaires (4). En outre les transactions sont en général gardées secrètes (5). Certaines start-up sont même rachetées par leur assaillant, qui disposent là d’un levier de négociation réel. Ces sociétés n’en parlent pas, pourtant elles sont nombreuses. Un tiers de celles qui sont en série B font l’objet d’une attaque (6). Plus de la moitié des défendants font moins de 10 millions de dollars de chiffre d’affaires, et 60% des actions concernent des logiciels ou de la high-tech (12). Par exception, certaines affaires prennent le public à témoin, et révèlent l’état d’esprit des belligérants. C’est le cas des récentes invectives d’IBM et Groupon par presse interposée :

  • IBM : « Groupon a refusé d’engager des discussions sérieuses sur la conclusion d’un contrat de licence afin de mettre fin à la violation des brevets d’IBM » (19)
  • Groupon : « IBM est une relique d’anciennes grandes entreprises de technologie du XXe siècle qui a maintenant recours à l’usurpation de la propriété intellectuelle d’entreprises nées dans ce millénaire. IBM tente de s’affranchir de son statut de dinosaure de l’ère du réseau commuté en enfreignant les droits de propriété intellectuelle des sociétés technologiques actuelles »
  • IBM : « La plupart des grandes entreprises ont pris des licences pour ces brevets. Groupon ne l’a pas fait. Le nouveau gamin refuse de prendre la responsabilité de l’utilisation de ces inventions »
  • Groupon : « Une question clé dans cette affaire est de savoir si ces brevets couvrent le World Wide Web. Ce n’est pas le cas, parce que IBM n’a pas inventé le World Wide Web. IBM a une autre activité dont il ne parle pas dans ses publicités. Dans ce secteur, IBM utilise son énorme stock de brevets en tant que club pour obtenir de l’argent d’autres sociétés » (21).

La menace est plus lourde pour les start-up françaises

Les start-up sont confrontées à cette réalité de manière brutale, surtout les sociétés françaises. La culture du brevet est en effet déficitaire en France, qui dépose moins les inventions de ses start-up que les Etats-Unis ou l’Allemagne (7). Seules 15% des start-up françaises détiennent au moins un brevet durant leur phase d’amorçage, alors que son équivalent américain est de 22% <ref>Julie Falcoz. Les Start-up Françaises Ne Détiennent Pas Assez De Brevets. Forbes, 25 avril 2017. </ref>. Avant la série B, les start-up sont souvent protégées par leur petite taille : les spécialistes de la valorisation des brevets ciblent des acteurs du marché ayant déjà un certain niveau de revenus pour assurer leur retour sur investissement. Les autres ne voient pas dans ces start-up une réelle menace. Elles sont aussi protégées par leur situation géographique, car elles sont relativement peu exposées tant qu’elles ne se développent pas aux Etats-Unis. Mais en cas d’action judiciaire, les coûts sont élevés : entre 1 et 4 million(s) de dollars (8)(9) par action de défense, auxquels peuvent s’ajouter 10 millions de dollars de dommages (22). Suite à cette action, 40% des start-up indiquent avoir subi un « impact opérationnel significatif » (10). La licorne française BlaBlaCar, pourtant leader mondial du covoiturage, s’est heurtée à un mur de brevets et a renoncé au marché américain (11).

La France récolte insuffisamment de fruits de ses inventions

Les États ne recueillent pas tous pareillement les retombées des découvertes qui ont eu lieu sur leur sol. La France, par exemple : on y a découvert le pompage optique, mais elle ne domine en rien l’industrie du laser. C’est sur son territoire et avec son argent que l’on a découvert la magnétorésistance géante et excellé dans le domaine des cristaux liquides, mais la France ne domine en rien leurs applications industrielles (écrans LCD, mémoires de masse…)<ref>Idriss Aberkane. L'économie de la connaissance. Fondapol 2015</ref>. Dans le domaine des nanotechnologies, la France produit chaque année plus de publications que la Corée du Sud (3 530 contre 3 160 en 2006) mais dépose huit fois moins de brevets (290 contre 2 160 en 2005)<ref>Alain Juppé et Michel Rocard. Investir pour l'Avenir. La Documentation Française, août 2014</ref>.

S’il y a tout un art de contribuer aux technologies, il en existe aussi un autre qui consiste à en recueillir les retombées, et il est tragique que des États sachent créer de tels nuages sans jamais en recevoir la pluie eux-mêmes. La France est spécialiste de cette erreur<ref>Idriss Aberkane. L'économie de la connaissance. Fondapol 2015</ref>

"Pourquoi sommes-nous si bons dans la recherche et si faibles dans sa valorisation ? " se désespèrent Alain Juppé et Michel Rocard dans leur rapport. Ils épinglent surtout une insuffisante culture en France de la valorisation des résultats de sa recherche et de la trop faible place accordée à la recherche partenariale public-privé<ref>Alain Juppé et Michel Rocard. Investir pour l'Avenir. La Documentation Française, août 2014</ref>.

Ce rapport date de 2009 et depuis rien n'a changé. Les causes du manque de dépôt de brevets sont en effet profondes.

L'inventeur, génie inconnu

La figure de l'inventeur français

La célébration de la grandeur industrielle britannique atteint un paroxysme au milieu du XIXe siècle lors de l’Exposition Universelle de 1851 qui vante à la fois la supériorité technologique britannique et le rôle des inventeurs. Cette exposition ne fut pas simplement une foire du monde industriel, elle était également conçue comme un moment de célébration de la compétition internationale. Elle manifestait la croyance selon laquelle la complémentarité des intérêts commerciaux rendrait les guerres obsolètes, l’industrie et les techniques devant servir de support à la paix internationale. Les discours qui accompagnent l’exposition célèbrent les inventeurs comme les héros de la Pax britannica. En France, par contre, l’inventeur n’a jamais été élevé au même statut qu’en Angleterre. Si certaines figures ont pu être populaires à l’image de Jacquart de Lyon, l’inventeur du métier à tisser du même nom, jamais les statues célébrant les héros du monde industriel n’ont fleuri avec une telle intensité. En France, les figures de l’écrivain et du général victorieux n’ont jamais été réellement concurrencées par celles des ingénieurs ; dans un pays qui resta longtemps rural et méfiant devant la grande industrie concentrée, l’inventeur ne pouvait que continuer d’inspirer la méfiance<ref>François Jarrige. Les inventeurs, héros déchus du progrès technique. Collège de France, 9 mai 2008</ref>.

Peut-être est-ce la raison de l'aversion des inventeurs à breveter et à n'inventer souvent que pour le bien de l'humanité. Nicolas Appert a révolutionné en 1810 les modes alimentaires en inventant la conserve. Il refusa de déposer un brevet afin de faire bénéficier l'humanité entière de son invention<ref>Pierre Bezakh. Une Histoire du Génie français. Editions Nouveau Monde, 2018, p. 193</ref>. Il est mort indigent, et a fini à la fosse commune ! Robert Bureau, l’inventeur des ballons sondes, se voyait surtout comme des bienfaiteurs et ne voyaient pas l’intérêt de déposer des brevets<ref>De la poubelle à internet, ils ont révolutionné le monde. Le Midi libre, 3 janvier 2016</ref>. Charles Bourseul a dévoilé en 1854 l'invention du téléphone sans la breveter. Il faudra attendre 1882, et le Congrès international d'électricité à Philadelphie, pour que Graham Bell et Edison lui rendent hommage et reconnaissent publiquement leur admiration, saluant en lui le « Génie inconnu ». Ce n'est qu'en 1889 que Charles Bourseul a été reconnu par la France comme le véritable inventeur du téléphone. Pourtant Charles Bourseul est mort dans la pauvreté et l’anonymat<ref>[4]</ref>. Denis Papin (1636-1712)fabriqua en 1707 un bateau actionné par la vapeur, mais qui fut détruit par les bateliers craignant de perdre leur emploi. Ruiné, il mourut dans l'anonymat en 1712<ref>Pierre Bezakh. Une Histoire du Génie français. Editions Nouveau Monde, 2018, p. 136</ref>.

On retrouve bien sûr cette figure du "génie pour l'humanité" ailleurs qu'en France. Le Suisse Didier Pittet, inventeur du gel alcoolique anti-bactérien, a publié la formule et d’en faire ainsi un bien commun de l’humanité. L' Anglais Tim Berners-Lee a développé le World Wide Web en libre accès. Le Finlandais Linus Torvalds a fourni au monde Linux avec lequel fonctionnent la plupart des serveurs Internet<ref>Thierry Crouzet. L’homme qui sauve huit millions de vies chaque année. L'Obs, 28 mai 2014</ref>. Mais cet état d'esprit se retrouve plus souvent chez les français, qui semblent moins préoccupés par la rentabilité financière. Ils sont davantage animés par une "curiosité intellectuelle" que par la recherche de solutions techniques à un problème de rentabilité économique<ref>Pierre Bezakh. Une Histoire du Génie français. Editions Nouveau Monde, 2018, p. 135</ref>. Ceci ne manque bien sûr pas d'un certain panache, mais sert d'autres intérêts que ceux de l'économie nationale. Nicolas Appert a publié un livre “L’art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales”, qui a été immédiatement traduit dans le monde entier<ref>De la poubelle à internet, ils ont révolutionné le monde. Le Midi libre, 3 janvier 2016</ref>. Son procédé fut repris par l'Anglais Peter Durand qui utilisa le fer blanc et par son compatriote Bryan Donkin qui travaillait pour l'amirauté britannique<ref>Pierre Bezakh. Une Histoire du Génie français. Editions Nouveau Monde, 2018, p. 193</ref>. La publication de Bourseul a inspiré Bell et a fait sa fortune. L'invention de la machine à vapeur est attribuée à l'Ecossais James Watt (1736-1819). C'est en effet lui qui déposa plusieurs brevets durant les années 1770, marquant les étapes du perfectionnement de sa machine révolutionnaire. Mais son invention a été permise par les travaux et les expériences de plusieurs précurseurs, dont le plus célèbre est le Français Denis Papin, qui avait été en contact avec les savants anglais Savery et Newcomen. C'est en travaillant sur une machine de Newcomen à l'université de Glasgow que Watt imagina sa propre machine<ref>Pierre Bezakh. Une Histoire du Génie français. Editions Nouveau Monde, 2018, p. 136</ref>.

La figure dominante de l’inventeur est décrite par Balzac dans Illusions perdues, où il apparaît en proie aux souffrances infligée une société prompte à ignorer sa véritable valeur, voire à lui extorquer ses secrets. Enfin, Balzac bâtit une figure sublime de l'inventeur, incarnation du génie et artiste incompris qui, confronté à la corruption du siècle, n’a de choix qu’entre le renoncement ou la mort<ref>Gabriel Galvez-Behar. [https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00008326/document Si loin, si proches. Inventeurs et artistes au regard de la propriété intellectuelle dans la France du XIXe siècle]. Les mythes de la science : inventeurs et invention. Colloque organisé par la MSH- Nord-Pas-de-Calais., Dec 2005, France. 2005. </ref>

L'inventeur artiste

André Chénier dresse d'ailleurs le portrait de l'inventeur en artiste dans un poème de 1819 :

"inventer n’est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité, le bon sens, la raison ; Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme ; (...) Ainsi donc, dans les arts, l’inventeur est celui Qui peint ce que chacun put sentir comme lui ; Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, Étale et fait briller leurs richesses secrètes ; Qui, par des nœuds certains, imprévus et nouveaux, Unissant des objets qui paraissaient rivaux, Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu’elle n’a point fait, mais ce qu’elle a pu faire ; C’est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars, Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, Des traits de vingt beautés forme la beauté même"<ref>Chénier. L'invention. Chénier - Œuvres poétiques, édition Moland, 1889, volume </ref>.

Pour ceux qui connaissent les inventeurs, cette métaphore est pleine de sens. D'abord parce qu'emprunter le mot "artiste" aux Beaux-Arts et l'appliquer aux arts et métiers souligne la créativité ingénieuse de l'inventeur. Ensuite parce que si tous les artistes sont d'abord des artisans, tous les artisans ne sont pas des artistes, si ce n'est "par éclairs" selon l'expression d'Alain<ref>Alain. Système des Beaux Arts</ref>. De même, si tous les inventeurs sont des hommes de l'art, tous les hommes de l'art ne sont pas inventeurs. Enfin parce que les artistes inventeurs d'un style font école pour inspirer les artisans, qui tel Cézanne copiant Delacroix, deviennent artistes leur tour. De même, l'inventeur individuel est souvent à l'origine d'une dynamique d'invention collective qui donne ensuite naissance à d'autres inventions dans le cycle permanent du progrès.

Inventions collective et individuelle sont indissociables, mais leur dynamique n'est pas permanente. Elle se réveille à certains moments de l'histoire, la dernière fois à la fin du XIXème siècle, puis s'endort. Est-elle en train de se réveiller à nouveau ?

Le grand réveil de l'esprit français

En 1857, l'essayiste Emile Montégut écrit un texte qui sonne étrangement juste à l'heure des gilets jaunes :

"Voilà la nation française prise en masse, telle qu’elle a toujours été : patiente, résignée, supportant la réalité sans l’aimer, et même sans songer à lui demander toutes les joies et toutes les consolations qu’elle peut offrir, paresseuse à défendre jour par jour ses droits, indifférente pour tous les intérêts mesquins, ignorante de cette maxime, qu’il n’y a pas de petit intérêt, peu curieuse des choses qui ne peuvent pas enflammer son imagination ou exciter son admiration, mais toujours heureuse d’être arrachée pour un moment à sa vie ordinaire, d’assister à un beau spectacle, de participer à un acte plein d’éclat, et se réveillant aux heures de crise suprême avec une énergie, une certitude d’elle-même, une confiance quasi religieuse en ses destinées, qui surpassent les vertus des autres peuples. Ces réveils de l’esprit français sont toujours redoutables, et se sont multipliés singulièrement de nos jours, tandis qu’autrefois ils n’éclataient que lorsque le danger ou le mal avait comblé toute mesure. Il ne faut point trop médire de la fréquence de ces mouvements, car ils indiquent que la France est plus en possession d’elle-même qu’elle ne l’était autrefois. [...] Je conseille à tous les gouvernements de se méfier de ces réveils de l’esprit français, car ils sont plus fréquents que par le passé, et la force de l’habitude, qui fit la longue sécurité du pouvoir monarchique, s’est beaucoup usée depuis soixante ans."

Selon Montégut, ces réveils de l'esprit français révèlent une intelligence idéaliste toujours vive et à l'origine des grands progrès : "Ainsi il ne faut chercher le génie de la France ni dans l’originalité de ses mœurs populaires, qui ont été de tout temps un peu effacées, ni dans sa vie politique, qui a toujours été intermittente et fiévreuse, et cependant là encore nous avons pu retrouver quelques traits de ce génie. Si les mœurs du peuple français manquent d’originalité, son esprit est des plus remarquables, et si son expérience politique a été faible, son activité intellectuelle a été immense. C’est par là qu’il doit être jugé. Le Français peut abdiquer ses droits et se tenir à l’écart des affaires qui touchent ses intérêts, mais jamais il n’a renoncé et ne renoncera, je l’espère, à ses droits de citoyen du royaume de l’esprit. Le droit d’initiative auquel il renonce si facilement dans la vie pratique, il l’exerce avec audace dans les choses de l’intelligence. Toujours on l’a vu, passionné pour des théories et des systèmes, raffiner sur les idées qui lui étaient familières, chercher de nouvelles combinaisons intellectuelles. [Sa littérature est celle] du pur esprit, et sa grande préoccupation a toujours été la défense des droits de l’intelligence. De là vient qu’elle a été considérée à juste titre comme une des armes principales du progrès moderne."<ref>Emile Montégut. Du Génie Français. Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 9, 1857 (p. 107-141)</ref>.

Montégut écrit ces lignes à une époque où se recouvrent la défiance et l'enthousiasme vis-à-vis des nouvelles machines mécaniques. Victor Hugo décrit le travail des enfants "accroupis sous les dents d'une machine sombre, Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre". Le luddisme, mouvement des "briseurs de machines", les voient comme des concurrents du travail humain. Mais ce mouvement est en cours de disparition et fait place au machinisme, qui pense le rapport de l'homme à la machine à la fois comme une opportunité de progrès et un risque de servitude<ref>J. Michelet. La Peuple. Hachette 1846, page 78</ref>. L'hostilité cède le pas à la régulation, pour acclimater pacifiquement les transformations. Les intellectuels républicains et socialistes, dont le nombre et l'influence grandissent, inventent des usages émancipateurs des machines à l'écart des pensées traditionalistes<ref>François Jarrige. La vie intellectuelle en France. Seuil 2016, p.154</ref>.

Il faut donc voir dans les remous actuels de la société un nouveau réveil de l'esprit français, capable de mouvements redoutables et, dans le même temps, d'un idéalisme porteur d'une grande inventivité.

Une opportunité exceptionnelle

Le brevet est au centre de tous les enjeux

Enjeux stratégiques

La guerre du numérique se cristallise autour des brevets. Les grands enjeux de l'économie ouverte sont ceux de la propriété intellectuelle. L'économie de l'invention collective donne un rôle éminent aux inventeurs. De plus, les brevets sont le talon d'achille des GAFA.

Enjeux financiers

Nestlabs illustre la valeur des brevets dans une startup.

Cette société, qui s’est rendu célèbre avec son fameux thermostat connecté, a dès sa création en 2011, investi sur la protection intellectuelle de ses inventions d’usages. «Chez Nest, ce que nous avons fait c’est mettre le paquet sur une tonne de brevets», dit son co-fondateur Tony Fadell, «c’est ce qu’il faut faire quand on veut disrupter des enjeux financiers importants.». Son brevet #841 par exemple, décrit comment un réseau de thermostats, équipés aussi de capteurs sismiques, prédit un tremblement de terre de manière statistique. Son brevet #255 décrit comment économiser l’énergie en anticipant la présence des habitants dans chaque pièce. 36 autres brevets similaires permettent de préempter un véritable territoire d’usages pour la maison connectée. Or il s’avère que ce marché, qui se chiffre en dizaine de milliards, va doubler dans les cinq prochaines années alors qu'il ne nécessite aucune expertise technologique de pointe. Entre Apple, Google, Microsoft et Samsung, celui qui dominera ce nouveau marché sera celui qui détiendra le meilleur portefeuille de brevets d'usage. Conséquence logique, la valorisation de Nest Labs s’est envolée à plus de 3 milliards de dollars, que le meilleur enchérisseur, Google, a donc déboursé pour s’imposer<ref>Lorphelin Google, Apple, Nest Labs… ce que rapportent les «nouveaux brevets». Frenchweb, 3 février 2016</ref>.

Autre exemple dans le monde de l'open source, que l'on oppose souvent à tort à celui de la propriété intellectuelle, Apigee a été acheté 600 millions de dollars par Google en 2016. Son Directeur Technique défend l'intérêt des brevets.

Selon lui, "voici trois raisons fréquemment invoquées pour expliquer pourquoi les brevets ne sont pas importants :

  • En fin de compte, seul le code compte. Protégez ce que vous voudrez, mais si vous ne développez pas rapidement, vous êtes grillé. Donc, à la fin, si c'est tout ce qui compte, qui se préoccupe du brevetage ?
  • Pendant que vous brevetez, vous ne programmez pas, vous n'installez pas une marque d'ingénierie et vous n'embauchez pas de personnes talentueuses. L'impact des talents dépasse de loin l'impact de la «protection».
  • Les brevets prennent du temps.

Si seulement c'était si simple. En fait, un brevet soigneux est extrêmement important pour un démarrage. Il y a plusieurs raisons à cela. Il n'y a probablement pas une seule start-up qui ne possède pas d'idée technique clé. Les gouvernements mondiaux vous ont donné un outil pour protéger cette idée clé, améliorant les chances que vous réalisiez ce succès, alors pourquoi ne pas l'utiliser? Les brevets augmentent la valeur du démarrage. Si vous êtes en phase de reprise ou de recherche de financements, les brevets comptent. L'exercice entier de la rédaction d'un brevet peut être très clair ou ennuyeux, selon les cas. Mais cela aide à se concentrer sur ce qu'est exactement votre "sauce secrète".

Toutes les choses que vous voyez, d'autres les voient aussi. Oui, l'exécution est importante. Mais si vous les avez déjà vus, pourquoi ne pas dire à tout le monde que vous les avez déjà vus? Cela pourrait s'avérer un avantage inutile, mais pourquoi ne pas mettre quelques milliers de dollars pour préserver cette option? Bien sûr, si vous voulez breveter quelque chose, vous devez faire en sorte que cela soit indolore pour les ingénieurs. Le codage devrait être leur métier. Chez Apigee, nous avons adopté cette approche. Nous déposons des brevets régulièrement, et nous utilisons un cabinet extérieur très compétent en droit de la propriété intellectuelle, qui exige seulement des ingénieurs qu'ils écrivent librement leur idée et pourquoi c'est important, puis les avocats du cabinet décident de l'ordre de priorité et réalisent des entretiens. Nous avons essayé une équipe interne d'évaluation de la propriété intellectuelle, mais cela ralentissait les choses et n'ajoutait pas suffisamment de valeur pour justifier le retard.

La vitesse, le code et le talent sont tous importants, mais prenez également soin de protéger les bijoux de la couronne<ref>Anant Jhingran. Why are Patents Important to a Startup?. Apigee blog, 2 septembre 2015</ref>.


Le seul point de vulnérabilité des GAFA

Nous avons vu que les GAFA ont construit une clôture de 52000 brevets pour défendre l'accès aux marchés du numérique. En fait, ce chiffre de 52.000 brevets doit être analysé plus finement. Amazon a présenté en grandes pompes Alexa au CES 2017, son assistant intelligent et vocal. Vite devenue la star de Las Vegas, Alexa permet de dicter sa liste de courses, de commander son Uber ou sa pizza…en s'adressant à des téléviseurs, des lampes ou des réfrigérateurs<ref>Capucine Cousin. Alexa, la star cachée du CES 2017 de Las Vegas. Challenges, 6 janvier 2017</ref>. Pourtant, derrière cette vitrine imposante, Amazon ne disposait alors de moins de 40 brevets en intelligence artificielle<ref>CB Insights. The 'big 5' patents report 2017</ref>

De même Mark Zuckerberg a annoncé le pari de Facebook sur la réalité augmentée. Ses technologies de "camera effect platform" permettent aux smartphones de superposer des éléments virtuels sur le monde réel<ref>Jérôme Martin. Facebook parie sur la réalité augmentée sur mobile. Le Monde, 19 avril 2017</ref>. Pourtant, le premier réseau social mondial ne disposait d'aucun brevet de réalité augmentée en propre<ref>CB Insights. The 'big 5' patents report 2017 p.16</ref><ref> Ranking of the leading virtual reality (VR) patent holders in 2016. Statista 2016</ref>.

Ainsi les marchés du numérique sont tellement nombreux que 52.000 brevets rapportés à chaque marché ne pèsent finalement pas si lourd. Les 5 brevets de réalité virtuelle rachetés par Facebook avec Oculus<ref>Oculus patents. Google Advanced Patents</ref> ne l'auront pas empêché d'être condamné à 500 millions de dollars pour vol de technologies à ZeniMax, et il est à nouveau accusé par ImmersiON-VRelia. Contrairement aux apparences, les géants du numérique sont vulnérables.

C'est même leur seul point de vulnérabilité. On ne voit toujours pas arriver les accords à l'échelle de l'Europe pour taxer les géants du commerce électronique sur le chiffre d'affaires qu'ils réalisent chez nous au lieu de les laisser faire de l'optimisation fiscale<ref>Jean-François Copé. L'Intelligence Artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? JC Lattès, 2019, p.199</ref>. On ne voit pas non plus émerger de cloud européen pour protéger les données stratégiques des entreprises pour répondre au "Cloud Act" américain<ref>Jean-François Copé. L'Intelligence Artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? JC Lattès, 2019, p.200</ref>. Tandis que le rapport Villani abouti à une promesse d'investissement de 1,5 milliards dans l'IA<ref>Benoît Georges. Macron annonce 1,5 milliard d'euros pour développer l'intelligence artificielle. Les Echos, 29 mars 2018</ref>, le Pentagone reçoit 9 milliards pour les seuls drones militaires et le gouverment chinois donne 23 milliards aux universités et startups pour développer leur expertise en IA<ref>Aifang Ma. L'intelligence artificielle en Chine: un état des lieux. Fondapol, novembre 2018, p.13</ref>.

C'est donc sur les seuls brevets que se situe l'opportunité pour les startups qui peuvent valoriser leur positionnement unique, en tant que fournisseur, partenaire ou cible d'investissement. En millions, comme Vega Vista et ses 10 brevets<ref>Virtual Reality Play – Facebook, Oculus and those “Other Guys”. Virtual Realty, Novembre 2015</ref><ref>Omar Akhtar. Facebook buys 100 patents for image printing, virtual reality, and speech translation. DMN, 2014</ref>, ou en milliards, comme Nest et ses 40 brevets<ref>Alistair Barr. The other reason Google bought Nest: patents. USA Today, 14 janvier 2014</ref>. Pour assoir leur domination sur les marchés du numérique, les enchères entre les grands groupes sont illimitées. Ultime preuve du caractère stratégique des brevets, l'agressivité d'un Sénateur américain qui n'hésite pas à traiter l'institut public France Brevets de patent troll<ref>Curt Bramble. Patent trolls spell trouble for America’s economy. Reuters, 18 novembre 2013</ref>. C'est un signe qui ne trompe pas. C'est bien sur ce point qu'il faut fonder l'ancrage d'un puissant levier d'action.

Le fer de lance de la stratégie économique

Pourtant aujourd'hui les entrepreneurs sont majoritairement des inventeurs qui s’ignorent. Les innovations non technologiques (au sens du Manuel d'Oslo, 3ème édition), les inventions qui mettent en œuvre des ressources numériques ou des logiciels open source ne leur paraissent a priori pas brevetables. Le brevet leur semble cher, compliqué, indéfendable et le succès des licences ouvertes a brouillé leur compréhension de la propriété intellectuelle. Leurs priorités sont la prospection et la commercialisation. Les business angels interviennent après l’invention, trop tard pour la protéger correctement. Sous la pression des investisseurs, qui exigent la présence d’un brevet pour investir, les entrepreneurs font des dépôts à moindre frais et de qualité médiocre.

On peut déplorer la médiocrité de notre culture du brevet. On peut aussi à l'inverse se réjouir du fait que le minerai inventif de la France soit abondant, valorisable et largement sous-exploité. Jean Tirole, Prix Nobel d'Economie, a une formule lapidaire : "pour innover, il faut des inventeurs et du financement", injonction confirmée sans appel par une analyse de l'OCDE<ref>OECD Studies on SMEs and Entrepreneurship Intellectual Assets and Innovation. OCDE, 2011</ref>.

Comment la mettre en oeuvre ? En construisant une chaîne complète d'extraction et d'exploitation de ce minerai inventif : dynamiser l'invention collective grâce à l'opportunité apportée par la token economy, développer la culture de la protection par brevets dans les écosystèmes des startups, apporter de l'expertise aux startups pour identifier leurs inventions, apporter des financements aux startups pour accéder à cette expertise, financiariser les brevets en mesurant mieux leur valeur d'actif, encourager les brevets pionniers, protéger les innovations d'usage et non seulement technologiques, créer des fonds de brevets entre startups et des mécanismes de solidarité pour renforcer leur caractère défensif, célébrer les inventeurs pour encourager les vocations, etc.

Pour illustrer ces pistes, voici quelques projets en cours :

  • 100brevets.tech est un pool qui permet aux startups de mettre en commun leurs brevets. Chacune pouvant activer l’ensemble de ces brevets dispose ainsi d’une force de dissuasion pour se faire respecter par les grands groupes, assurer la pérennité de son projet et rassurer ses investisseurs. Le pool permet aussi aux startups d’accéder aux meilleures expertises et financements. Du point de vue juridique, il s’agit d’une SAS à capital variable opérationnelle depuis début 2019, dont les inventeurs sont actionnaires et dont les startups bénéficient d’une licence. Chacun dispose d’un droit de veto contre les nouveaux entrants et d’un droit de sortie à tout moment
  • le réseau des Patent Angels rassemble des experts en propriété intellectuelle pouvant faire des facilités financières aux startups
  • le groupe "French Tech et brevets" rassemble des Conseils de startups spécialisés ou ayant un lien avec les brevets (Conseils en Propriété Industrielle, avocats, leveurs, intermédiaires,...), qui publie fréquemment des tribunes dans Forbes pour apporter leur éclairage à l'écosystème de la French Tech
  • la licence #Fairlyshare est une licence à réciprocité ayant pour objectif de mettre en oeuvre l'idée suivante "je suis prêt à contribuer gratuitement à un projet mais, si quelqu'un en retire un bénéfice, je veux en recevoir une part équitable". Cette licence a été conçue pour définir un contrat économique au sein d'un réseau d'invention collective. Elle est soutenu par le CNNum, l'Institut de l'Iconomie et le magazine Alliancy
  • le livre que vous tenez dans les mains veut contribuer à diffuser la culture de l'invention

L'inventivité à la française

Humanité, Féminité, Inventivité

Une Étude sémiologique, menée par EURO RSCG auprès de 19 pays, le confirme. En plus de la féminité, deux valeurs caractérisent la francité : l'inventivité et le sens de l'humain. « l’inventivité est une créativité qui semble innée et naturelle. L’innovation à la française, c’est la rencontre de l’ingénierie et de l’esthétique. L’humain est le symbole d’un pays culturellement du côté de l’homme. La France exprime une sensibilité, un lien à l’humain, du fait de ses prises de positions historiques et contemporaines, de son État-providence, de son système social et de santé, de sa volonté permanente de démocratiser le savoir et la culture. »<ref>Bernard Plasait. Améliorer l'image de la France. La Documentation Française, 2010</ref>.

Solidarité

La démocratie du XXIe siècle repose aussi sur la solidarité. Les entreprises qui développent de l’assistance, le diagnostic à distance, qui détectent les chutes, qui anticipent les troubles cognitifs vont dans ce sens. Et donc la Silver Économie, le crowdfunding seront des acteurs de cette transformation sociale qui est aussi une transformation démocratique ! Et c’est le message que je suis aujourd’hui venu vous passer. Ce n’est pas simplement une révolution technologique, la révolution de tel ou tel secteur, c’est une transformation de notre société toute entière que nous avons, entrepreneurs, collectivités publiques, à porter ensemble, à penser, à réguler, à faire. Et donc, oui, la solidarité doit être portée à travers ces actions inclusives, à travers la santé, la transition de la médecine chimique à la médecine génomique<ref>Emmanuel Macron. TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>.

Ecologie

défi environnemental et je l’ai dit, nous ferons notre planète aussi ici, en France, par nos engagements, non pas en opposant l’économie d’hier à celle de demain, mais en transformant par le numérique, par les innovations technologiques, culturelles, conceptuelles, organisationnelles le monde d’hier et d’aujourd’hui en le transformant dans le monde de demain. Les greentech, les cleantech sont un enjeu essentiel des années à venir. L’alimentation elle aussi sera transformée par les innovations, le changement organisationnel, par notre capacité à repenser les organisations dans toutes les filières<ref>Emmanuel Macron. TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>.

Sécurité

sécurité. La cybercriminalité, les cyberattaques font partie de notre quotidien et en la matière, la France doit viser l’excellence. En protégeant les données personnelles et l’intégrité numérique. En protégeant le quotidien de nos concitoyens<ref>Emmanuel Macron. TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>.

Civisme

engagement politique. Rendre à nos sociétés leur vitalité démocratique, c’est modestement ce que j’ai essayé de faire durant les derniers mois mais c’est ce je vous demande de faire au quotidien à travers les civic tech, ces innovations qui permettent plus de transparence, de pédagogie pour nos concitoyens, qui permettent de transformer l’action publique et le regard que nos citoyens ont sur notre action au quotidien, en faisant de chacune et chacun un acteur de la transformation politique<ref>Emmanuel Macron. TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>.

Responsabilité

votre réussite ne peut pas être votre réussite individuelle mais doit être la réussite de toute votre entreprise, de l’ensemble de vos salariés, la réussite de vos voisins et parfois vos voisins à l’autre bout de la planète. C’est votre responsabilité<ref>Emmanuel Macron. TRANSCRIPTION DE DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SALON VIVATECH 2017. Elysee, 15 juin 2017</ref>.


La France brille dans ses rares moments par sa formidable capacité d'invention, emprunte d'un grand sens de l'humain. Serait-ce maintenant ?

Les inventeurs de la French Tech

Cependant, il y a 700.000 créations d'entreprises par an <ref>Les créations d'entreprises en 2018. Insee</ref>, et toutes ne sont pas visionnaires. Notre échantillon se compose de startups repérées par la presse, créées depuis 2008 et situées dans le top 100 des inventeurs.

Ce dernier critère est le plus important : la probabilité de réussite des inventeurs est en effet 35 fois supérieures aux autres<ref>A quantitative assessment of the quality of the american Enterpreneurship. Massachusetts Institute of Technology, mars 2016</ref>, ce qui leur donne une crédibilité plus forte. Surtout, les inventions deviennent un enjeu central de souveraineté nationale qui renforcera encore le caractère stratégique de leur positionnement.


Les inventeurs célèbres

La France serait le troisième inventeur mondial selon Thomson Reuters<ref>Hayat Gazanne. La France dans le top 3 de l’innovation mondiale. Le Figaro, 7/10/13</ref><ref>Benoît Georges. Dix groupes français dans le top 100 de l'innovation. Les Echos, 12/11/15</ref>

  • Denis Papin (machine à vapeur)
  • Augustin Normand (hélice à trois pales)
  • Clément Ader (avion)
  • Edouard Belin (fax)
  • Charles Bourseul (téléphone)
  • Charles Cros (phonographe)
  • Joseph Cugnot (automobile)
  • Blaise Pascal (calculatrice)
  • Charles-Philippe Lebon (moteur à explosion)
  • Lucien Gaulard (transformateur)
  • Maxime Guillaume (moteur à réaction)
  • Joseph Monier (béton armé)
  • Roland Moreno (carte à puce)
  • Nicéphore Niépce (photographie)
  • Frères Lumière (cinématographe)
  • Louis Pasteur (vaccin)
  • Louis-Guillaume Perreaux (moto)
  • Gustave Ponton d’Amécourt (hélicoptère)
  • Pierre et Marie Curie (radioactivité)
  • Lucien Rouzet (radio TSF)
  • Barthélémy Thimonnier (machine à coudre)
  • Gustave Trouvé (voiture électrique)
  • François Gernelle (micro-ordinateur)
  • Louis Pouzin (protocole d’internet)
  • Alain Carpentier (cœur artificiel)
  • Christophe Fourtet (réseau bas débit pour objets communicants)
  • Jean-Claude André (imprimante 3D)

Conclusion

Synthèse

Les grands acteurs de la révolution numérique sont américains et chinois, l'Europe est hors-jeu. La France rêve encore d'être une startup nation voire une IA nation, mais on y croit de moins en moins. Les cerveaux s'en vont, les financements sont ridicules, la recherche est à la traîne.

La vision dominante a été imposée par les GAFA : l'économie du partage devait permettre à chacun de contribuer à la création de biens communs, à l'open source, à l'open data, à l'innovation ouverte, à l'usage contre la propriété et à l'éclipse du capitalisme. Hélas, on a progressivement constaté que l'ubérisation moissonnait les communs au profit d'une poignée d'actionnaires, répandait le travail gratuit, exploitait les données privées et produisait au contraire l'hyper-capitalisme. Par compassion, les dieux de l'intelligence artificielle recommandent depuis deux ans aux Etats de protéger les "inutiles" avec un revenu universel<ref> ADAM LASHINSKY. Silicon Valley's Fascination With Universal Basic Income. Fortune, December 7, 2016</ref>. En 1962, Joan Robinson était prémonitoire : "La misère d'être exploité par les capitalistes n'est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout.". "Les damnés de la terre étaient au XIXème siècle les colonisés et les surexploités ; au XXIème siècle ce seront les hommes inutiles", ajoute Pierre-Noël Giraud<ref>Laurent Alexandre. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? JC Lattès, p.101</ref>.

En réaction, un consensus émerge pour reconnaître la valeur utile des données, qui permet de rendre le robot plus intelligent<ref>Jean-François Copé. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? JC Lattès, p.194</ref> d'attribuer aux citoyens, aux fonctionnaires et aux entreprises une note représentant la confiance dont ils sont dignes, depuis leur capacité à tenir leurs engagements commerciaux jusqu'à leur comportement sur les réseaux sociaux, en passant par le respect du code de la route<ref>Jean-François Copé. L'intelligence artificielle va-t-elle aussi tuer la démocratie ? JC Lattès, p.195</ref>. On veut donc protéger la data. Cette protection a commencé avec le RGPD en mai 2018, c'est bien. Mais protéger et valoriser toute la chaîne de la production intellectuelle, ce serait mieux.

Or il s'avère que la token economy, en cours d'émergence, remplit ce rôle nécessaire. A la suite du Bitcoin, première grande crypto-monnaie, se sont développées silencieusement des centaines de DAOs qui ont exploré puis ouvert les voies de l'invention collective mesurable. De manière schématique, toute contribution à un projet est tracée, ce qui permet de lui affecter sa part des fruits de ce projet en fonction de sa valeur utile. Un nouveau consensus doit dépasser le précédent sur la véritable valeur des idées, des contributions, de leur agrégation, de leur destination, de la dynamique collective qui permet de les faire émerger, de la qualité relationnelle pour les partager, de leur inventivité bref, de tout ce qui fait l'invention collective.

L'invention collective est à l'origine de toutes les révolutions industrielles. Terre de l'innovation, elle est une formidable opportunité économique pour les pays inventifs. Dans le capitalisme des GAFA, l'invention collective est gratuite, ce qui aboutit à un schisme entre les dieux de l'intelligence artificielle et les inutiles. Dans l'économie de l'utilité, au contraire, personne n'est inutile.

L'invention collective est aussi la terre de l'invention brevetable, seul point de vulnérabilité des GAFA. Les inventeurs doivent donc devenir le fer de lance de la stratégie économique française.

Ces projets contribuent au développement et à la diffusion de la culture de l'invention pour améliorer la protection intellectuelle des startups, les valoriser, pérenniser leur exploitation et, finalement, donner toutes les chances de succès à la création.

Mais la culture se partage, en particulier celle de l'invention. Ces projets soutiennent et instrumentent ce partage. Mais pour avoir des inventeurs, il faut déjà des inventeurs. C'est pourquoi il est si important de connaître les meilleurs inventeurs de la French Tech.


Pour résumer, la science nous propose à ce stade les éléments de réflexion suivants :

  • l'écriture est l'invention du stockage des connaissances
  • l'encyclopédie, accumulation organisée les connaissances, favorise l'invention collective
  • l'invention collective est à l'origine de toutes les révolutions industrielles
  • malgré son enjeu économique considérable, ce processus est fragilisé par le manque d'outils de partage de ses fruits et par la culture du gratuit
  • en traversant le barrage de la propriété, l'invention collective est domestiquée mais perd aussi la plus grande partie de son énergie
  • on ne sait pas si ce barrage est globalement créateur de valeur économique
  • on sait en revanche qu'il existe une complémentarité entre invention collective et individuelle, et que le mode d'organisation est lui même en train de s'inventer
  • une idée serait de créer des co-propriétés, mais le modèle du consortium utilisé dans la R&D ne se transpose pas facilement à l'invention collective et celui du fond de brevet est trop en aval du barrage
  • une autre idée serait de tracer et mesurer la valeur de chaque contribution, non en tant que valeur marchande exprimée par un prix, mais en tant que valeur sociétale

Recommandations

Pour souligner l'apport du point de vue de cet essai, nous mettons en regard de chaque constat nos recommandations face à celles des rapports précédents.

Constat : Il existe un déséquilibre entre l’Europe et les États-Unis dans la propension à recourir à la propriété intellectuelle ; celle-ci est beaucoup plus importante outre-Atlantique. Or la tendance à la privatisation des connaissances comporte un certain nombre de risques à la fois pour le dynamisme de l’innovation et en termes d’équité

  • Recommandation du rapport Viginier : Concevoir une politique européenne fondée sur une définition rigoureuse et cohérente des contours et des modalités de la propriété intellectuelle, avec le souci d’atteindre un équilibre entre incitation à l’innovation à court terme et progrès de la connaissance à long terme<ref>Pascal Viginier. [https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/024000577.pdf La France dans l'économie du savoir :

pour une dynamique collective]. La Documentation Française, 2002, page 267</ref>.

  • Notre recommandation : Donner mission à l'INPI d'orienter au besoin les inventeurs vers le brevet américain

Références bibliographiques