Iconomie de la distribution

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Pour pouvoir se représenter ce que la distribution sera dans l’iconomie il faut d’abord se rappeler ce qu’elle a été dans l’économie moderne, antérieure à l’informatisation : cet héritage détermine aujourd’hui encore sa représentation la plus répandue[1].

On pourra ensuite, en s’appuyant sur une analyse des premiers effets de l’informatisation, construire un modèle de la distribution qui soit cohérent avec celui de l’iconomie.

La distribution dans l’économie moderne

Dans le modèle de l’économie moderne les produits sont matériels, dotés d’une masse et d’un volume : ce sont des biens. Leur production est censée être achevée lorsque le producteur les place dans un stock de produits finis où ils attendront les commandes des distributeurs.

Des entreprises de logistique les enlèvent sur l’ordre des distributeurs pour les transporter vers les stocks de ces derniers. Ils en sont extraits pour être placés dans le rayonnage des magasins et proposés à l’attention des clients qui les choisissent, les achètent et les emportent à leur domicile pour les consommer et, ce faisant, les détruire.

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Ce schéma peut être complété pour tenir compte du commerce des produits intermédiaires (« Business to Business, B to B »), dont les clients sont des entreprises, mais il suffit pour faire apparaître le cloisonnement qui distingue et articule production, logistique, distribution et consommation. Nous considérons donc ici le commerce « Business to Consumer, B to C » qui assure la relation entre le système productif et la consommation.

Le magasin est, entre la consommation et la distribution, l’interface à travers laquelle le consommateur perçoit l’offre et le producteur perçoit la demande : le rythme de la production des biens est dicté par une anticipation probabiliste des commandes, qui résultent elles-mêmes de l’anticipation des ventes par les distributeurs.

Rien n’empêche en principe le producteur d’anticiper la demande lorsqu’il conçoit un nouveau produit mais il faut pour cela qu’il s’écarte de son activité courante, qui consiste à « faire tourner l’usine », pour réaliser les « études marketing » qui évaluent les besoins futurs des consommateurs et aussi le succès du produit auprès des distributeurs.

La relation entre la production et les besoins passe ainsi par le filtre de deux cultures d’entreprise : celle des distributeurs[2], qui conditionne la forme que prend la commercialisation, et celle des producteurs, essentiellement technique, chacun étant par ailleurs soumis aux exigences de la rentabilité.

Cette double traduction sous contrainte peut entraîner une inadéquation des produits aux besoins : elle se traduira par l’accumulation des invendus d’abord dans le stock des distributeurs, puis dans celui du producteur. Ce signal invite à réorienter la production mais le producteur ne le perçoit qu’avec un décalage temporel.

Le producteur et le distributeur sont dans un rapport de force, chacun cherchant à maximiser la part de sa marge dans le prix que paie le consommateur et, aussi, à réduire son besoin de fonds de roulement en jouant sur les délais de paiement.

La recherche de positions de monopole ou de monopsone provoque une course à la taille entre les producteurs et les centrales d’achat. La concentration de ces dernières pèse sur les filières de production peu structurées, notamment sur les PME : ainsi, tandis que le rapport de force avec les industries agro-alimentaires (IAA) est défavorable aux producteurs agricoles, le rapport de force avec la distribution est défavorable aux IAA.

Notons enfin que les services (« mise à disposition temporaire d’un bien ou d’une compétence[3] ») n’ont pas de place dans ce modèle : ils sont vus comme une activité administrative annexe et à faible valeur ajoutée qu’il convient de réduire autant que possible afin de consacrer l’essentiel de l’effort productif aux biens, considérés comme les seuls produits véritables.

La distribution dans l’économie informatisée

L’économie informatisée, c’est celle d’aujourd’hui. Elle diffère de l’économie moderne car l’informatisation a transformé les conditions pratiques de la production, de la logistique, de la distribution et de la consommation. Cependant ses conséquences n’ont pas toutes été tirées car les représentations dominantes sont encore pour l’essentiel celles de l’économie moderne : l’écart entre ces représentations et les possibilités comme les risques auxquels l’action est désormais confrontée introduit dans l’économie informatisée une inefficacité endémique : l’économie informatisée n’est pas encore l’iconomie.

L’informatisation a visé d’abord à améliorer chacune des étapes du modèle de l’économie moderne sans modifier en rien leur enchaînement. La production, la logistique et la distribution ont ainsi été informatisées séparément, chacune cherchant à tirer parti de la ressource informatique : d’abord dans les années 1970 et 1980 pour la paie et la comptabilité, puis à partir des années 1990 pour les processus de production et de gestion.

Dans la production l’informatisation se traduit principalement dans l’automatisation de la production des biens, dans la gestion des stocks et par la mise en réseau d’un catalogue de produits qui facilite l’expression des commandes. Les biens eux-mêmes s’informatisent : des fonctions auparavant assurées par la mécanique et l’électronique sont exécutées par des programmes dont la tenue à jour peut, ou pourra bientôt, se faire par téléchargement. L'Internet des objets permet, ou permettra bientôt, de suivre le cycle de vie du produit jusque dans les mains du consommateur.

Dans la logistique l’informatisation a procuré une maîtrise plus exacte des délais de livraison, de la manutention et de la chaîne du froid. Le suivi des camions par GPS permet d’anticiper l’heure des déchargements. L’Internet des objets procure, ou procurera bientôt, une productivité élevée au tri des colis dans les centres de dispatching et une gestion de stock en flux tendu sur le véhicule de transport (exemple : Walmart). À travers la logistique des containers, qui réduit à presque rien le coût du transport des biens non pondéreux, l’informatisation a contribué à la mondialisation du marché des biens.

Dans la distribution l’informatisation a permis de gérer les stocks, la mise en rayon et le passage des commandes, et aussi d’observer et anticiper le comportement des consommateurs grâce aux cartes de fidélité. Le Web a introduit de nouvelles formes de commercialisation (le « drive », etc.). L’Internet des objets permet, ou permettra bientôt, d’automatiser les caisses, de tenir l’étiquetage à jour, etc. De façon plus générale, l’ubiquité que l’Internet confère à la ressource informatique supprime nombre des contraintes que la distance géographique et les délais du courrier opposaient naguère à la circulation et au traitement des informations.

Il en résulte une remise en cause de la distinction entre producteur et distributeur, amorcée à travers l’essor des MDD (« marques de distributeur ») et, à l’inverse, l’intégration de leur propre distribution par certains producteurs. On observe aussi une montée en puissance de la figure de l’intégrateur, qui se traduit notamment par l’émergence de marques-enseignes.

L’économie de la distribution est donc en train de changer avec un nouveau partage du marché entre très grandes surfaces et magasins de proximité : une diversification des modes de distribution s’instaure, répondant à une segmentation de la population à partir des informations sur les consommations par catégorie socio-professionnelle et zone géographique et tenant compte du vieillissement de la population, de la baisse de la taille des familles, etc.

Le modèle d’Amazon ou de Nespresso, croisement d’une plate-forme et d’un savoir-faire logistique, s’appuie ainsi sur de petits distributeurs locaux à qui il procure une couverture mondiale tout en offrant un lien direct entre producteur et consommateur via des boutiques en ligne pour les petits producteurs et la diffusion en ligne pour les produits dématérialisables.

Ces évolutions peuvent permettre de valoriser les savoir-faire des producteurs locaux et faire naître des écosystèmes producteurs-consommateurs. La possibilité de suivre l’élaboration d’un produit depuis ses composants élémentaires et sa matière première jusqu’aux effets utiles[4] qu’il procure à l’utilisateur permet d’introduire de l’éthique dans le commerce, ainsi que des considérations écologiques et éco-systémiques, grâce à l’instauration de relations directes entre producteur local et consommateur local selon une logique de communauté (cf. les AMAP, « Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne »).

Alors que les rapports entre économie et culture sont encore souvent pensés en considérant la seule production des biens, les structures de diffusion et distribution pèsent désormais de façon prépondérante dans la production des effets utiles.

Dans les industries culturelles, par exemple, le poids de la distribution est prépondérant : il est en France de 50 à 60 % du prix d’un livre, 45 % de celui d’un DVD et 50 % de celui d’une place de cinéma. L’informatisation provoque des tensions entre les fonctions éditoriales et le référencement, entre la distribution physique et la numérisation, entre la distribution de masse de best sellers et la distribution communautaire ou P2P de productions de niche. Ces tensions ont conduit les entreprises à redéfinir leur stratégie de diffusion et à repenser leur rapport à la production ainsi que les supports et modes de consommation de la culture[5].

De façon générale, de nouvelles formes d’organisation se sont renforcées à côté des formes traditionnelles grâce à l’informatisation (des distributeurs en ligne se sont imposés par leur savoir-faire en matière de catalogues numériques et de logistique), d’autres sont apparues (distributeurs virtuels ne disposant pas, au préalable, de structure de distribution ni d’expertise technique particulières).

L’organisation spatiale s’appuie sur trois niveaux du territoire : celui des utilisateurs, celui des producteurs, celui des entrepôts de la logistique. Elle est affectée, à chaque niveau, par la répartition entre grandes, moyennes et petites entreprises.

Pour les distributeurs le dénominateur commun est la capacité de desservir un territoire de façon capillaire. La fonction logistique est assurée par une gestion centralisée des stocks : la livraison chez les clients est programmée, à partir d’un stock central, par un système de ravitaillement de stocks périphériques qui permettent aux clients desservis par la filiale d’aller retirer la marchandise au comptoir. Les mécanismes ressemblent alors à ceux de la grande distribution (le client se rend chez le distributeur) et de la Poste (le client retire la marchandise à une date précise chez la filiale périphérique).

L’optimisation de la fonction logistique a conduit les acteurs de la filière à réorganiser leurs flux physiques et informationnels pour améliorer le service rendu et centraliser les opérations. Ce faisant, des distributeurs ont quitté la position de « grossiste » intermédiaire assurant l’achat et la revente pour développer des intermédiations qui introduisent dans les produits une offre de services à haute valeur ajoutée : la préparation de la transaction (notamment dans le référencement et le catalogage électronique) et la transaction elle-même (processus de commande et d’achat), mais aussi, plus indirectement, l’organisation des prestataires (coordination entre services des entreprises, gestion budgétaire et suivi des achats, optimisation des flux logistiques, innovation de services).

Ainsi les ressources stratégiques des distributeurs sont toutes affectées par l’informatisation : sourcing et approvisionnement (mondialisation, petits fournisseurs, etc.) ; réseau logistique de distribution (investissement dans le « dernier kilomètre ») ; gestion des transactions et de la facturation ; valorisation et utilisation des données (données client, suivi des colis et de la livraison, etc.).

La distribution dans l’iconomie

Les possibilités que l’informatisation offre à la recherche de la compétitivité ont transformé le sens que l’on donne aux mots « produit », « production », « distribution », « achat », « consommation », « consommateur » et « prix ».

Le produit n’est plus désormais seulement un bien (« produit fini ») que le producteur place dans son stock, mais l’offre de l’assemblage d’un bien et de services (conseil, financement d’un prêt, garantie, maintenance, remplacement et recyclage en fin de durée de vie, etc.), les services confortant la qualité[6] du produit : la cohésion de cet assemblage est assurée par un système d’information.

Les produits les plus techniques (automobiles, ordinateurs) sont accompagnés d’une documentation informatisée (documents de conception et de production, brevets, mode d’emploi, guide de dépannage, plan marketing, grille tarifaire, etc.) qui devient exécutable, tandis que beaucoup d’autres produits deviennent techniques (produits alimentaires contenant des détecteurs de péremption, articles de sport et vêtements « intelligents », etc.).

Or les processus de création-transformation-diffusion-protection de l’information ne sont pas les mêmes que les processus de production-distribution-consommation des biens, et la qualité d’une documentation ne se construit ni ne se mesure selon les mêmes critères. Des processus initialement structurés pour les biens matériels se transforment donc pour intégrer, à chaque étape, le traitement et la mise à disposition de l’information.

La production ne s’arrête plus à l’élaboration physique d’un bien : englobant les services d’information, de logistique et de distribution, elle accompagne le produit jusque entre les mains du client. Ce qui est produit, en définitive, ce sont les effets utiles que le produit procure à ce dernier (cette définition de la production se rapproche du sens qu’a ce mot dans la théorie économique pure).

La consommation devient une utilisation, le consommateur devient un utilisateur[7] : des plates-formes d’intermédiation facilitent son dialogue avec un conseiller et l’aident à trouver les produits qui lui conviennent et, à l’intérieur de chaque produit différencié, la variété qui répond le mieux à ses besoins.

L’achat devenant l’acquisition d’un droit d’accès aux effets utiles du produit, le prix du produit est celui de ce droit d’accès et les formules tarifaires se diversifient (abonnement, forfait, « bouquet » de produits, etc.). La segmentation tarifaire (yield management) permet au fournisseur d’accroître son chiffre d’affaires en s’attribuant une part du surplus du consommateur[8].

La distribution, accomplie par un ensemble d’entreprises qui assemblent et livrent de façon différenciée (taille des commandes, délais, prix, etc.) jusqu’à un utilisateur final qu’elle situe dans un segment de la population, devient un service d’intermédiation qui contribue à la production des effets utiles en présentant à l’utilisateur la diversité des produits et en l’aidant à y faire son choix : distribuer un produit, c’est de plus en plus transformer, produire, diffuser et protéger de l’information.

La diversification des modèles d’affaire qui en résulte fait éclater le modèle de la distribution légué par l’économie moderne en variantes entre lesquelles les organisations tâtonnent à la recherche de l’efficacité.

L’informatisation élucide les processus de production en explicitant le partage des tâches et responsabilités entre les agents opérationnels et en produisant des indicateurs objectifs et immédiats. Cette élucidation provoque, dans la culture des entreprises, un glissement des priorités en faveur de valeurs que l’on peut qualifier de physiques (qualité du produit, satisfaction du client) tandis que les valeurs financières encore dominantes (profit immédiat, cours de l’action, « création de valeur pour l’actionnaire ») perdent de l’importance.

La mission du système productif tend ainsi à rejoindre celle que lui assigne la théorie économique pure, qui n’est pas de produire des biens en quantité mais d’assurer l’interface entre la société et les ressources que fournit la nature afin de procurer à la population le bien-être matériel. Le profit apparaît alors non plus comme le but de l’entreprise mais comme la conséquence, certes nécessaire, de la production d’effets utiles. Une telle redéfinition des priorités rencontre naturellement des résistances dans la sociologie des entreprises.

Une évolution aussi foisonnante implique un tâtonnement par essais et erreurs et, plus fondamentalement, un conflit entre valeurs antagoniques. L’informatisation procure d’ailleurs des armes aussi discrètes que puissantes à des prédateurs dont le but n’est pas de produire des effets utiles mais de « produire de l’argent[9] » (alors que « l’argent », c’est-à-dire la liquidité, n’est pas un produit mais l’instrument de l’indépendance des décisions).

L’économie informatisée se distingue cependant encore de l’iconomie sur plusieurs points, notamment les suivants :

  • malgré le discours sur l’« économie servicielle » et l’importance qu’a prise le secteur secondaire dans l’emploi (75 % de la population active), les services sont encore souvent jugés improductifs : le langage courant réserve aux seuls biens l’appellation de « produit » ;
  • lorsque la production reste focalisée sur l’élaboration des biens, celle des services est sous-traitée : le producteur se prive ainsi des enseignements que procure la relation avec le client ;
  • la sous-traitance, souvent brutale, n’a pas encore cédé la place à des partenariats équitables ;
  • l’informatisation de la logistique rencontre des obstacles : l’interopérabilité est limitée par la résistance des transporteurs à la standardisation des données, l’intermodalité est limitée par l’insuffisance des infrastructures[10] ;
  • la publicité des distributeurs incite le consommateur à consommer au delà de ses besoins quand il en a les moyens, et à rechercher systématiquement le prix le plus bas plutôt que le produit dont le rapport « qualité subjective / prix » correspond le mieux à ses besoins.

Supposons la transition accomplie : l’économie informatisée, enfin parvenue à la maturité, s’est affranchie des habitudes et représentations de l’économie moderne. Elle a appris à tirer parti de la ressource informatique et à contenir les dangers qu’elle présente. Ainsi l’économie et la société sont parvenues au stade de l’iconomie.

La production des biens est automatisée ; chaque produit est un assemblage de biens et de services élaboré par un réseau de partenaires ; un système d’information assure la cohésion de cet assemblage ainsi que l’interopérabilité et la transparence du partenariat ; le marché obéit au régime de la concurrence monopolistique, sous lequel chaque produit est différencié en « variétés » qui se distinguent par leurs attributs qualitatifs ; les consommateurs sont devenus des utilisateurs ; le capital de chaque entreprise réside essentiellement dans les compétences qu’elle organise ; les relations entre personnes dans l’entreprise, entre partenaires, entre l’entreprise et les utilisateurs obéissent au « commerce de la considération » ; enfin l’innovation est intense.

L’iconomie est une économie de la qualité : les produits sont diversifiés selon leur qualité « verticale » (divers niveaux du coût de production correspondant à divers degrés de finition) et selon leur qualité « horizontale » (diversité des paramètres qualitatifs à finition et coût de production égaux)[11].

Le marché est devenu mondial grâce à l’informatisation de la logistique des containers mais il est segmenté selon les besoins des utilisateurs, dans lesquels se reflètent la culture et les habitudes propres à chaque nation (que l’on pense à la diversité des habitudes alimentaires).

L’utilisateur choisira le produit et, dans le produit, la variété qu’il se procure selon le rapport « qualité subjective / prix », chacun évaluant la qualité comme « ce qui me convient à moi ». L’unité de base de l’iconomie est le couple que forment une variété d’un produit et le segment de besoins auquel elle correspond. Un unité plus agrégée est formée par le produit, le découpage de son offre en variétés et le découpage de son marché en segments de besoins.

L’efficacité de l’iconomie, évaluée en termes de bien-être matériel de la population, n’a pu être atteinte que si le discernement des utilisateurs est assez fin pour que chacun puisse désirer puis trouver la variété qui lui présente le meilleur rapport qualité subjective / prix. La qualité de l’information qui aide à trouver cette variété, c’est-à-dire l’exactitude, la lisibilité et l’accessibilité de la ressource documentaire sur le produit, constitue donc un enjeu fondamental.

L’économie de la qualité est cependant vulnérable à des comportements prédateurs : des faussaires peuvent diffuser des informations fallacieuses pour orienter l’utilisateur vers des produits qui ne lui conviennent pas (que l’on pense au trafic de médicaments falsifiés). Il faut donc que l’exactitude de la documentation soit contrôlée par un régulateur et évaluée par des associations d’utilisateurs.

Dans les entreprises l’iconomie se manifeste comme une économie de la compétence, forme que prend dans les organisations l’exigence de qualité. Les tâches répétitives étant automatisées, la main d’œuvre est remplacée par un cerveau d’œuvre auquel l’entreprise délègue des responsabilités et attribue la légitimité qui permet de les exercer : elle lui demande en effet du discernement et une capacité d’initiative devant les cas particuliers et les événements imprévus. L’iconomie est donc dépendante de la performance du système éducatif dans la formation des compétences et dans la préparation au travail collaboratif.

La compétence du cerveau d’œuvre s’exprime d’une part dans la conception des produits et l’ingénierie de leur production, d’autre part dans les services qui assurent la relation avec les utilisateurs : cela implique qu’il sache répondre à des situations complexes dont il ne convient pas d’automatiser le traitement. L’unité de base de l’action productive est le couple que forment le cerveau d’œuvre et l’automate programmable.

Que devient dans l’iconomie la relation entre la production et la distribution ?

L’entité qui assure l’élaboration d’un produit est un réseau contractuel de partenaires qui fédère les compétences de plusieurs entreprises, un système d’information (« plate-forme ») assurant l’interopérabilité des processus ainsi que le partage transparent des dépenses et des revenus. L’opérateur de cette plate-forme sera souvent celui des partenaires qui a conçu le produit et organisé le partenariat : par analogie avec les réseaux qui produisent un logiciel libre, sa fonction peut être définie comme celle du « dictateur bienveillant[12] » (il est nécessaire qu’un des partenaires assume la fonction d’arbitre, mais il doit manifester de la considération envers les autres).

Le produit comporte les services qui accompagnent le bien : conseil, information, tarification, entretien et maintenance, dépannage, remplacement à la fin du cycle de vie, recyclage des composants et matériaux, etc. Les informations que ces services procurent au producteur contribuent à l’évolution du produit, l’innovation outrepassant l’observation de la demande pour anticiper l’expression des besoins.

Les frontières à demi étanches qui, dans l’économie moderne, séparaient la production de la distribution sont ainsi dans l’iconomie effacées par l’intégration des services dans la définition du produit. Le distributeur est alors, dans le réseau des partenaires, celui dont la compétence réside dans la fourniture de services d’information et de conseil à l’utilisateur, dans la gestion de l’interface terminale de la logistique des biens, dans la captation et la remontée vers les autres partenaires de certaines des informations sur les besoins des utilisateurs (d’autres informations sont recueillies lors des opérations d’entretien, maintenance et dépannage).

L’Internet des objets procure aux produits une traçabilité qui facilite l’évaluation de leur qualité : chaque bien est muni d’une puce qui l’identifie et renvoie un lien vers une ressource documentaire dont l’exactitude doit pouvoir être contrôlée. Cette documentation permet de diversifier les marqueurs de qualité dont les AOC et autres labels sont aujourd’hui une approximation : l’utilisateur peut connaître les matières premières utilisées lors de la fabrication du bien, la composition des aliments et les traitements qu’ils ont subis, etc.

La traçabilité s’étend à l’usage du produit : il peut être suivi à distance par le producteur à des fins de télémaintenance ou d’alerte, le bien enregistrant les données sur l’usage et les communiquant grâce à une puce activée par exemple par le réseau WiFi du domicile de l’utilisateur. Les services sont eux-mêmes assistés par l’automate informatique, leur exécution étant dûment enregistrée ainsi que les enseignements recueillis à cette occasion. Le traitement des informations ainsi collectées suppose une maîtrise experte des techniques de l’analyse des données[13].

La distribution a aussi une mission transversale par rapport aux partenariats qui, chacun, produisent une variété d’un produit. Ici se noue une dialectique : le distributeur est un partenaire du producteur, car il fournit certains des services que le produit comporte ; mais il est aussi partenaire, si l’on peut dire, de l’utilisateur qu’il aide à trouver la solution qui répond le mieux à son besoin.

Ces deux fonctions ne sont pas contradictoires car l’équilibre de l’iconomie ne peut être atteint que si la segmentation des besoins qu’anticipent les producteurs est pertinente, et si le discernement des utilisateurs répond à la différenciation des produits en variétés. Il se peut cependant qu’elles rencontrent des conflits d’intérêt dans la vie quotidienne : c’est l’un des problèmes que la régulation de l’iconomie devra considérer.

Que faire dans l’immédiat ?

La perspective de l’iconomie procure à la politique économique comme à la stratégie de chaque entreprise une orientation : pour sortir d’une crise, il faut savoir où aller.

L’orientation ne suffit cependant pas à elle seule pour définir dans leur détail les décisions du politique et du stratège car celles-ci se prennent hic et nunc, en tenant compte des obstacles psychologiques, sociologiques et autres que l’action rencontre sur le terrain et qu’il faut savoir contourner : la démarche ne peut progresser que pas à pas et prudemment.

Il est cependant possible d’indiquer aux décideurs des points d’appui sur lesquels ils peuvent poser le levier de leur action. Voici ceux que nous proposons à la discussion :

L’iconomie étant l’économie de la qualité, son équilibre ne pourra être atteint que si le consommateur, devenu un utilisateur, est lui-même sensible à la qualité des diverses variétés d’un produit. Tout ce qui peut contribuer à la formation de son discernement est donc favorable à l’émergence de l’iconomie.

La distribution doit ainsi être incitée à fonder sa publicité non sur «le prix le plus bas», comme elle le fait encore généralement, mais sur le «meilleur rapport qualité / prix». Cela invitera les utilisateurs à s’intéresser à la qualité et à l’évaluer chacun selon sa propre subjectivité.

Il faut aussi combattre l’opinion prétendument généreuse mais en fait condescendante de ceux qui prétendent qu’il faut que les prix soient bas pour répondre aux besoins des pauvres. Les besoins d’une personne pauvre seront en fait mieux satisfaits, comme ceux de n’importe quelle autre personne, par la variété qui lui présentera le meilleur rapport « qualité subjective / prix ».

La qualité d’un produit se manifeste dans les effets utiles qu’il procure ainsi que dans la clarté et la lisibilité des informations qui l’accompagnent : comme l’informatisation permet avec l’Internet des objets de suivre le produit pendant sa durée de vie, elle transforme les conditions d’exercice des garanties ainsi que celles du recyclage.

La valeur ajoutée étant procurée par des services plus que par le transfert de propriété des biens, l’iconomie incite les entreprises à assumer pendant le cycle de vie et jusqu’au recyclage final la responsabilité d’un bien qu’elles ont produit : c’est la fin de l’obsolescence programmée. Toutes les décisions qui peuvent aller dans ce sens (allongement de la durée de garantie, etc.) sont à encourager.

L’iconomie est l’économie de la compétence car elle emploie du cerveau d’œuvre dans la conception des produits, l’organisation de leur production et les services qu’ils comportent. Il faut professionnaliser les services et reconnaître, former et rémunérer les compétences qu’ils exigent, ce qui suppose une révision des grilles de qualification et de rémunération.

Le cerveau d’œuvre ne peut agir de façon efficace que s’il possède une légitimité (droit à l’erreur, droit à l’écoute) proportionnée à la responsabilité que l’entreprise lui délègue. Le décideur doit donc encourager l’instauration progressive d’un «commerce de la considération», ce qui n’exclut ni l’exercice énergique de la fonction de commandement, ni la fermeté dans les rapports interpersonnels. La même exigence s’instaure dans les relations entre les entreprises : des partenariats doivent être progressivement substitués à la sous-traitance.

La formation des compétences nécessite une restauration de l’image du système productif et de l’entreprise dans la population et spécialement dans le système éducatif : nous ne faisons qu’évoquer ici ce point important et délicat.

Toute mesure symbolique ou pratique qui limite la prédation favorise enfin l’iconomie, car celle-ci ne pourra être atteinte que par les sociétés qui savent contenir des comportements auxquels l’informatisation a procuré des armes puissantes.

Voici quelques exemples de décisions qui semblent nécessaires : la rémunération des dirigeants doit être encadrée de façon raisonnable ; ils doivent être jugés personnellement responsables des délits (corruption, falsification des produits, information mensongère) que commet éventuellement leur entreprise ; la Banque doit être réorientée vers l’intermédiation du crédit ; un procédé comme le LBO (leveraged buyout) doit être réprouvé en attendant qu’il soit interdit, etc.

Un pays qui sait s’orienter vers l’iconomie confortera la compétitivité de son système productif : l’économie de la qualité et l’économie de la compétence sont d’ailleurs de nature à conforter certains des avantages que la France peut posséder.

Annexes

Références

  1. Cette note a été rédigée à l'intention de France Stratégie. Contributeurs : Pierre-Jean Benghozi, Jean-Paul Betbeze, Sylvie Billard, Marc Desreumaux, Francis Jacq, Philippe Moati, Gilles Moutet, Michel Paillet, Julien Pillot, Michel Volle.
  2. Les modèles diffèrent selon la culture de l’entreprise, comme cela s’est manifesté après la fusion de Carrefour et de Promodes : Promodes rangeait les produits sur la palette livrée au magasin selon les besoins de la logistique tandis que Carrefour les rangeait de façon à faciliter le travail des chefs de rayon. Cette différence de point de vue conduisait ces deux entreprises à des conceptions différentes de la palette élémentaire.
  3. Magali Demotes-Mainard, « La connaissance statistique de l’immatériel », INSEE, 2003.
  4. Philippe Moati, La nouvelle révolution commerciale, Odile Jacob, 2011.
  5. Pierre-Jean Benghozi et Thomas Paris, « Replacer la fonction distribution au cœur du management et de la culture » in Xavier Greffe et Nathalie Sonnac (éds.), Culture Web, création, contenus, économie numérique, Dalloz, 2008.
  6. Il faut ici entendre qualité au sens de l'aptitude d’un ensemble de caractéristiques intrinsèques à satisfaire les besoins exprimés ou potentiels des utilisateurs.
  7. Seuls les produits alimentaires sont alors « consommés », car détruits par leur utilisation
  8. Voir l’annexe 2 sur le yield management.
  9. Michel Volle, Prédation et prédateurs, Economica, 2008.
  10. Les seuls ports capables de recevoir des containers géants sont des ports chinois auxquels s’ajoutent Rotterdam, Dubaï et Singapour. Le canal Seine-Nord reste depuis longtemps à l’état de projet et l’autoroute du Nord est sous-dimensionnée.
  11. Pour des vêtements, par exemple, la qualité verticale s’exprime par la solidité et la souplesse du tissu, la finition des coutures, la précision de la coupe, etc., tandis que la qualité horizontale s’exprime par la couleur du tissu et la diversité de coupes de précision égale.
  12. Steve Hamm, « Linus Torvald’s benevolent dictatorship », Bloomberg BusinessWeek, 17 août 2004
  13. Jack Dongarra et Daniel A. Reed, « Exascale Computing and Big Data », Communications of the ACM, juillet 2015.