Iconomie

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n. f. (gr. eikon, image, et nomos, organisation). Société dont l'économie, les institutions et les modes de vie s'appuient sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l'Internet.

Un nouveau monde

Le monde sort d'une chrysalide : il a été transformé par un choc aussi brutal que l'impact d'une météorite, aussi nutritif qu'une crue du Nil, aussi dangereux qu'un cyclone tropical. Ce monde appartient à ceux qui ont la passion d'apprendre pour acquérir de nouveaux savoir-faire et savoir-vivre. Il n'appartient pas à ceux qui, ayant réussi à vingt ans un concours scolaire, estiment en savoir assez pour le reste leur vie. Ce monde appartient aux entrepreneurs, aux animateurs que passionne le rapport actif avec les choses et avec les êtres. Il n'appartient pas à ceux qui, après avoir été cooptés par le petit milieu des dirigeants, croient avoir acquis le droit de dominer les autres sans jamais devoir les écouter.

L'informatisation

Le choc terrible et fécond qui a tout changé, c'est l'informatisation. Ce mot fait se hausser beaucoup d'épaules. En 2010, un ministre nous a coupé la parole dès la première phrase en s'exclamant "l'informatisation, c'est ringard !". Il a ajouté le mot "informatique" me fait marrer. Il croyait sans doute "numérique" plus branché. Le secteur du numérique n'est certes pas négligeable, mais il importe beaucoup moins que l'informatisation du système productif c'est-à-dire de tous les secteurs, de toutes les entreprises et de toutes les institutions. Ayant changé la nature à laquelle nos intentions et nos actions sont confrontées, l'informatisation a en effet fait naître des possibilités nouvelles et des dangers nouveaux. Pour ne prendre que deux exemples évidents elle a effacé nombre des effets de la distance géographique, et par ailleurs la Banque n'aurait jamais pu sans elle commettre les mêmes folies.

Découverte du nouveau monde

Dans le continent qu'elle nous invite à explorer nous découvrons progressivement une faune, une flore, une géographie et donc des ressources et des poisons. Lors d'une telle aventure ni l'optimisme, ni le pessimisme ne sont de mise : le réalisme s'impose, fût-il accompagné par l'enthousiasme qui soulève les pionniers. La plupart des entreprises et des institutions n'ont cependant pas encore su assimiler la discipline qui permet de tirer parti de la ressource informatique en évitant les dangers qu'elle recèle. Elles piétinent ainsi dans l'inefficacité et, parfois, tombent dans un gouffre qu'elles n'avaient pas perçu. La crise financière et la crise économique s'expliquent, pensons nous, non par la rupture de quelque grand équilibre macroéconomique, mais par la multitude des dysfonctionnements qu'une informatisation mal conçue et non contrôlée provoque dans la microéconomie des entreprises et des institutions.

Profil des pionniers

Il est vrai que la voie de la réussite est exigeante : il faut à la fois maîtriser les techniques informatiques, ce qui suppose un long apprentissage, et savoir anticiper les phénomènes psychologiques et sociologiques que l'informatisation provoque.

Le succès va à ceux qui savent conjuguer ces deux compétences : les créateurs de Google étaient d'excellents informaticiens, tout comme celui de Facebook, et en outre ils avaient compris que l'informatique leur permettrait de répondre à des besoins jusqu'alors inexprimés. On trouve en France aussi cette conjonction d'expertise et d'anticipation : pensons à Xavier Niel chez Free, à Hugues Le Bret et Ryad Boulanouar à la FPE (Le Bret, 2013), à d'autres encore que nous citerons p. 122 sans être exhaustifs. Les plus grandes entreprises ne figurent pas parmi les pionniers. Pourquoi en effet partiraient-elles à la conquête d'un monde qu'elles croient déjà posséder ? L'histoire apporte cependant des enseignements qui, mutatis mutandis, éclairent notre monde. Au début du XIXe siècle la maturation de l'industrie a été lente (Peaucelle, 2007). Le chemin des entreprises vers la mécanisation était semé d'embûches, comme l'est aujourd'hui leur chemin vers l'informatisation. Au XXe siècle le succès a été aux entrepreneurs qui, comme Henry Ford ou André Citroën, se passionnaient pour la technique tout en anticipant l'évolution des besoins. Nous avons besoin aujourd'hui d'entrepreneurs qui sachent, comme l'a fait Citroën lorsqu'il a vu en Pologne les premiers engrenages à chevrons, saisir les opportunités pour améliorer les techniques et concevoir des produits utiles qui étaient impossibles auparavant.

Le phénomène d'informatisation

On connaît le fameux paradoxe de Solow : on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité (Solow, 1987). Solow est devenu plus réservé mais son élève Robert Gordon prétend que l'informatique n'a plus rien à apporter depuis que la bulle Internet des années 1990 s'est dégonflée (Gordon, 2012). L'essayiste Nicholas Carr lui fait écho (Carr, 2003). D'autres économistes estiment cependant que l'informatisation a apporté la troisième révolution industrielle : c'est le cas entre autres de Paul Romer, Erik Brynjolfsson, Brian Arthur, Paul Krugman (Romer, 1990 ; Brynjolfsson, 1993 ; Arthur, 1996 ; Krugman, 2009). Certains sont tentés de donner raison à Gordon et Carr, ou tout au moins de déclarer le match nul entre les thèses qui s'affrontent. Ces deux opinions sont à la mode en France car il est élégant d'être sceptique : nombreux sont ceux qui pensent que l'informatisation appartient au passé. Notre expérience du terrain les contredit. Dans certaines entreprises, le changement est manifeste : elles sont déjà dans l'iconomie. Les tâches répétitives physiques et mentales étant automatisées, la main-d'oeuvre y est remplacée par un Cerveau d'oeuvre. Les produits, diversifiés, sont des assemblages de biens et de services élaborés par un réseau de partenaires (un service est la mise à disposition temporaire d'un bien ou d'une compétence, cf. Demotes-Mainard, 2003). Un système d'information assure la cohésion de l'assemblage et l'interopérabilité du partenariat. Chacune de ces entreprises conquiert un monopole sur un segment des besoins, puis le renouvelle par l'innovation. La concurrence est mondiale, les risques sont élevés, la lutte est violente. Les États se mêlent de la partie : la NSA (National Security Agency) a espionné Airbus pour aider Boeing, le gouvernement américain a éliminé Huaweï pour favoriser Cisco et Juniper, etc.

Industrialiser, c'est informatiser

Alors que la première révolution industrielle a débuté vers 1775 la priorité de Napoléon était en 1812 d'industrialiser, ce qui signifiait alors mécaniser : Le but du système continental est de créer en France et en Allemagne une industrie qui l'affranchisse de celle de l'Angleterre (Caulaincourt, 1933, vol. 2, p. 261). Industrialiser aujourd'hui, c'est informatiser.

Eclairer la politique économique

Placer l'iconomie à l'horizon de la stratégie confère une orientation à la politique économique. Elle permet de concevoir la transition énergétique en regard de la nouvelle nature, et non dans une nature d'une virginité mythique ; la lutte contre le chômage peut considérer les emplois offerts au Cerveau d'oeuvre ; la concurrence parfaite cesse d'être la règle d'or. Il ne s'agit pas seulement de l'économie. Comme les autres révolutions industrielles, celle-ci a des conséquences dans toutes les dimensions de l'anthropologie. Les modes de vie changent : les relations interpersonnelles au travail et dans la société, les rapports entre les générations, les représentations du destin individuel et collectif sont transformés.

Un nouvel âge

Tout comme l'alliage du cuivre et de l'étain a fait émerger l'âge du bronze, l'alliage du Cerveau d'oeuvre et de l' Automate programmable ubiquitaire (APU) qu'est devenu le réseau des ordinateurs (Volle, 2006) fait émerger l'âge de l'iconomie. Cet âge nous confronte à un choix : l'informatisation peut encourager une forme ultra-moderne de barbarie aussi bien qu'une civilisation authentique.

Nous ne pourrons aller vers la civilisation que si nous assumons avec lucidité les possibilités et les dangers que comporte l'émergence de l'iconomie. Pour des Français, cela suppose d'élucider les valeurs de leur République.

Position de la France

Freins

Incompréhension par les dirigeants

Dans leur majorité ni les dirigeants politiques, ni ceux des plus grandes entreprises ne comprennent le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Ils forment une nomenklatura qui, isolée de la population, partage les mêmes idées reçues et parle une même langue de bois (Laure Belot, entretien avec Patrick Boucheron, 2013). Les industrialistes (Gallois, 2012, Beffa, 2013, Dehecq, etc.) militent pour une réindustrialisation de la France, mais l'industrie à laquelle ils pensent est encore celle qui s'appuie sur la mécanique, la chimie et l'énergie. Même s'ils savent qu'il existe une chose que l'on nomme informatisation, ils ne voient en elle qu'un phénomène secondaire et ignorent qu'elle est désormais le ressort de l'industrialisation.

Le numérique, un prisme limité

Le point de vue des apôtres de la révolution numérique n'est pas le même que celui des industrialistes, mais ils ne perçoivent eux aussi que l'écume du phénomène. Alors que l'informatisation remodèle le système productif, leur attention se focalise sur le secteur du numérique ou sur quelques-unes des dimensions psychosociales de l'informatisation (le contraste entre la génération Y et celles qui la précèdent, les effet de la Toile sur la presse et les médias, etc.) toutes conséquences certes réelles, mais qui sont loin de contenir l'essentiel du phénomène.

Oeillères des prospectivistes

Enfin la vision de ceux qui ont reçu la mission d'élaborer une stratégie et une prospective reste bornée par des oeillères (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, 2013). Des objectifs certes louables comme lutter contre le chômage, améliorer l'éducation, réindustrialiser, combattre l'inégalité ou restaurer la vision du progrès ne pourront être en effet ni atteints, ni même visés de façon raisonnable tant que les dirigeants de la politique, des institutions et des entreprises persévéreront à ignorer le monde dans lequel nous vivons et qui est celui que l'informatisation fait émerger. On se plaît à évoquer les blocages de la France : l'égoïsme des classes sociales, des corporations et des dirigeants les rendrait aveugles au bien commun, les institutions seraient paralysées par leurs habitudes. Ces conservatismes ne sont-ils pas cependant naturels lorsque, aucune orientation claire n'étant indiquée, le futur paraît aussi menaçant qu'énigmatique ?

Impasse stratégique

L'impasse stratégique suscite un sentiment d'impuissance. Dans dix ans, prétend ainsi le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, la France sera "plus petite et moins riche". On peut estimer au contraire, en s'appuyant sur des précédents historiques, que les Français sauront déployer leur ingéniosité dès que l'orientation vers l'iconomie leur aura été clairement indiquée. Nous osons dire que la France retrouvera bientôt sa place parmi les nations si elle prend une conscience et une mesure exactes du changement que l'informatisation apporte à la nature, des possibilités et des dangers que présente le monde ainsi renouvelé.

Pour sortir d'une crise, il faut savoir où aller.

Politique de l'innovation maladroite

Mondialisation, désindustrialisation, robotisation, ubérisation, colonisation par les géants californiens, la France sait qu'elle doit changer pour ne pas être déclassée, mais ne sait pas comment s'y prendre.

Son action publique est désastreuse pour l’innovation. L’ URSSAF et la Gendarmerie Nationale n’ont pas vu que poursuivre Uber et Clic and Walk malgré les appels à la modération de la Commission Européenne gêne la croissance par effet d’insécurité réglementaire. La Loi pour une République Numérique (LPRN), qui impose le contrôle administratif de la « loyauté » des plateformes, n’a pas vu qu’elle ne serait qu’une contrainte encombrante de plus. Le gouvernement n’a pas vu qu’empêcher la cession de Dailymotion ferait fuir de France les investisseurs internationaux. L’ Union Européenne, en suivant son agenda de Lisbonne, n’a pas vu que l’investissement dans la recherche génère moins de croissance que l’innovation d'usage. L’INSEE n’a pas vu que les entreprises créatrices d’emploi doivent moins leur succès aux secteurs porteurs qu'à leur transformation numérique. Le Ministère de la Recherche n’a pas vu que le Crédit Impôt Recherche soumet les PME à une forte incertitude fiscale. Complexité, incohérence, lourdeur administrative et manque d’évaluation sont dénoncés par France Stratégie et la Commission Européenne.

Ces maladresses à répétition sont symptomatiques d'un manque de vision[1]. Les experts sont en effet démunis pour décrire les transformations en cours, préalable pourtant indispensable à toute action collective pertinente[2].
  1. Vincent Lorphelin, Christian Saint-Etienne, Michel Volle, Jean-David Chamboredon, Philippe Hayat, Pierre-Henri Deballon, Geoffroy Guigou, Nicolas d’ Auddifret.L’action publique est désastreuse pour l’innovation. Le Monde, 16 Septembre 2016
  2. Christian Saint-Etienne. L'Iconomie pour sortir de la crise. Odile Jacob, 2013, p.12